User:Mathieugp/Drafts/Appeal to the Justice of the State (Letter to the Canadiens)

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Mes chers concitoyens,

Me voici depuis sept mois révolus dans le sein de cette capitale d'Angleterre. Ce n'est point le sentiment vif de mes infortunes individuelles qui seul m'y a conduit et qui m'y fixe. Les calamités intolérables, sous le poids de qui gémit en esclave la province de Québec, sont un des principaux mobiles de ma démarche. Je me dois d'honneur personnel à moi-même, une réparation authentique et éclatante des indignités accumulées par la tyrannie sur ma personne; mais le patriotisme, ce point d'honneur national, ne me dicte pas une loi moins stricte et moins sacrée d'essayer de toutes les voies à la portée de mes moyens pour abattre et exterminer ce despotisme en fureur, qui a déclaré et intente tous les jours une guerre si funeste contre la liberté et la félicité de mes concitoyens. Je commence par l'histoire succincte de mes infortunes et du succès des voies que la protection des lois m'a ouvertes pour venger avec éclat les violences de mon persécuteur; et je conclurai par étaler sous vos yeux les ressources puissantes que la constitution et la présente situation politique de l'Angleterre vous préparent pour briser les chaînes qu'un tyran étranger n'a forgées contre vous que parce qu'il n'a jamais saisi l'esprit noble et libre de la nation chez qui il s'est intrus et pour vous assurez par vous-mêmes d'un sort national, à l'abri désormais des atteintes de ses semblables: mes efforts ne sont point ici divisés parce que les intérêts sont d'identité; ma cause est celle de la province de Québec comme celle de la province de Québec est la mienne; aussi osé-je me flatter que le triomphe de l'une sera l'avant-coureur et l'annonce du triomphe de l'autre.

Vous avez tous été les témoins oculaires et les spectateurs effrayés des péripéties sinistres par le ministère de qui le despotisme s'est fait un jeu barbare de diversifier les scènes de ses fureurs, déchaînées contre ma personne: la narration d'ailleurs en est distribuée par échantillons et par parcelles dans le tissu divers de cet appel et réduite en corps d'histoire dans mon mémoire: les redites ne sont pas faites pour un homme sensé qui respecte les moments d'un public éclairé et qui ne se défie pas du cœur de ses semblables. Je suis enfin trop accablé de matière douloureuse pour ressasser les mêmes plaintes et ne faire retentir ici que des accents à l'unisson: mais les événements, quoique les plus simplifiés dans l'exposition, ne décèlent pas les causes des faits, qui, dépouillés des principes qui les ont produits, laissent après eux une obscurité qui souvent offusque la vérité et la justification des innocents qui la réclament; c'est donc à moi de répandre la lumière sur tous les allégués, et de mettre mon innocence sous un jour si brillant, qu'il ne reste plus à mes ennemis que la honte et la confusion de l'avoir sacrilègement attaquée.

Ma nomination de juge de paix date de l'époque même de l'impatronisation des Anglais dans la colonie en vertu du Traité de Fontainebleau: le gouvernement avait donc appris de bonne heure à estimer le caractère de ma personne: j'en appelle ici à vos propres cœurs sur le retour honorable dont je payai cette consistance publique. Le tribunal d'un juge de paix était, dans l'aurore de son institution, une cour de judicature où étaient jugés et décidés en première instance non-seulement tout attentat contre la paix publique, mais toute cause de propriété qui n'excédait pas 3 liv. 15 shillings. Je me fis un système invariable d'être non le juge, mais le médiateur et le pacificateur de mes concitoyens: dans plus d'une conjoncture, je ne balançai pas d'acheter moi-même leur réconciliation, et d'en payer le prix à l'offensé, ne laissant en partage au coupable que le retour peu dispendieux de son cœur à la vertu. Sur ce plan d'administration, moins judicielle que paternelle, j'aurais cru déshonorer le personnage de conciliateur d'accepter jamais d'autre honoraire que l'honneur de l'administration même. Les épices mêmes du clerc de mon office ne furent jamais comptées que de mes deniers.

Le désintéressement d'un juge, qui se pique surtout d'être père, annonce l'impartialité et l'équité de ses jugements. Trois mille sept cent causes décidées à mon office dans le court intervalle de trois mois, sans jamais être renouvelées par appel forment un monument authentique de la gloire que je n'ose ici revendiquer que pour apprendre à mes ennemis, qu'un bienfaiteur public ne méritait ni leur persécution ni leur haine. Mon impartialité à administrer la justice compta quelques imitateurs: mais ce ne fut pas là le sort de mon désintéressement. Je ne prétends pas inscrire en crime contre mes collègues de s'être adjugé des droits d'office dans l'exercice de leurs fonctions: non, les fortunes, communément assez modiques en Canada, ne permettent pas toujours de donner l'essor à la noblesse et à la générosité du sentiment; mais la cupidité d'ascendant, hélas! que trop dominant chez les hommes, vint bientôt multiplier de nombre ces taxes publiques et les amplifier de quantité. Les peuples foulés gémirent; leurs clameurs redoublées s'élevèrent de toutes parts. Il fallait, ou devenir traître au bien public ou se déclarer contre la malversation d'une poignée de collègues: mon choix, dans l'alternative, ne fut pas suspendu un seul instant. C'était à la généralité de mes compatriotes à qui je me devais de préférence: je mis donc sous les yeux du gouvernement l'histoire circonstanciée des abus introduits, dont des informations exactes ne justifièrent que trop la véracité. Le développement de l'injustice produisit bientôt la suppression des juridictions civiles assignées d'abord aux juges de paix. La réforme était outrée: il ne fallait que supprimer les mauvais juges; c'était la faute de la politique réformatrice et non la mienne: aussi cette légère altération de gouvernement, peu heureuse dans ses conséquences publiques, ne me rendit pas les cœurs qui m'avait aliénés mon zèle pour la sage dispensation de la justice. En vain le gouverneur Carleton, son lieutenant-gouverneur M. Cramahé et le juge en chef M. Hey, me firent par leurs lettres, que j'ai publiées, des compliments sur une si heureuse révolution amenée par mes soins; ces compliments même aigrirent mes ennemis. Ce n'est pas la première fois que j'ai été la victime et la dupe de ma façon de penser et d'agir en citoyen.

Mais une si triste expérience ne m'a jamais fait dévier de cette ligne droite de ma conduite, marquée par la probité à tout homme d'honneur et par l'État à tout homme en place. Dans le commerce de la vie civile, le même esprit de bienfaisance a marqué de ses traits tous mes déportements: si les succès de l'affluence sont venus couronner mes essais, ma fortune a toujours été au service de mes amis. Je n'ai point borné l'étendue de mes générosités au cercle trop rétréci de l'amitié: toute l'humanité qui s'est trouvée à ma portée a partagé la mesure de mes dons. Je me suis fait un devoir de souscrire à toute entreprise dans la sphère de l'utilité publique. Le père de famille à la gêne, l'époux en détresse, n'ont jamais fait retentir en vain à mes oreilles les accents de leurs infortunes; le cœur intéressé et gagné ne les a jamais renvoyés les mains vides de chez moi. Une bienveillance si générale n'a pas, il est vrai, toujours été en ma faveur la mère de la reconnaissance; mais l'ingratitude d'autrui n'a jamais autorisé et n'autorisera jamais chez moi l'étrécissement de l'humanité et de la générosité. J'ai été dupe avec de tels principes; je le ferai sans doute encore: eh bien! si la gloire de l'esprit souffre de cette espèce d'inconduite, à l'exemple de Madame la marquise de Lambert, dans son Traité sur l'amitié, je m'en console sur la bonté du cœur qui en est l'âme. Pardonnez, chers concitoyens, l'exposition de ces sentiments: ce n'est point ici un vain étalage de pompe et d'ostentation; l'abîme d'humiliation et d'affliction où m'a plongé l'injustice de mes ennemis, laisse bien peu de ressource et de ressort à la vanité; mais au moins, me dois-je à moi-même d'apprendre à l'Angleterre, pour qui j'écris, les monuments personnels et domestiques, en vertu de qui je méritais un meilleur sort.

Car il n'est que trop vrai que les vertus les plus aimables, les plus justes de la société, ont, dans leurs effets, changé de nature vis-à-vis de moi. Ce sont deux procès gagnés par l'évidence de la justice même qui m'ont valu d'abord le ressentiment du juge et ensuite la persécution des militaires, l'inimitié de toute la judicature et enfin le déchaînement du despotisme d'un gouverneur ambitieux et bien cruel dans son ambition. L'enchaînement et la gradation inattendue de ces infortunes est ici un point digne d'observation et d'inspection pour tout philosophe qui étudie la science de connaître les hommes. Ne bous hâtez point de passer condamnation sur le détail qui va suivre; les plus puissantes raisons en justifieront la sagesse et la nécessité dans le contexte.

En 1770, une sentence juridique avait condamné M. Moïse Hazen à me rembourser de la somme d'environ 50 l. st., dont il était, suivant des titres bien constatés, mon redevable. La main-levée de cette dette active dépendait, pour moi, d'une exécution sur les effets de mon débiteur: je l'obtins; mais le shérif le refusa constamment à la mettre en valeur. Le juge insultant lui-même la sentence, en en abrogeant les conséquences, autorisa la résistance du shérif, tandis que la prédilection, peu d'accord avec les lois, approuva l'exécution en faveur d'un créancier subséquent sur qui j'étais en droit de l'emporter de préférence à titre de priorité de jugement. La justice, son bandeau sur les yeux, ne distingue point les personnes; une acception si partiale était donc à son tribunal un concussion positive et une rapine décidée. Le juge en chef, M. Hey, s'éleva contre l'injustice avec une animadversion sévère, contre le despotisme arbitraire que s'était arrogé le juge subalterne.

C'était l'ex-capitaine Fraser, (du sang du dernier Lord Lovat) qui, dans la guerre de 1756, rangé sous les étendards royaux dans le 60Template:E régiment, avait essayé d'effacer par des services de marque les disgrâces domestiques de 1745 et 1746. Il dépouilla en 1765 le casque et la cuirasse pour endosser la robe longue. La passion ne m'aveugla jamais sur le mérite d'un ennemi à qui je ferai toujours gloire de payer le tribut d'hommage qui lui est dû. Le capitaine, aujourd'hui le juge Fraser, est une homme d'assez bon esprit quand il lui plaît d'en faire usage, doué d'assez belles connaissances, supérieures à ce que semblerait indiquer une jeunesse passée dans les camps et dans les armées: il annonce pas ses manières l'homme d'éducation; d'ailleurs, naturellement juste, quand la haine ou l'amitié ne dictent point ses arrêts. Mais c'est un homme à tics, à caprices, à petitesses; d'une délicatesse qui souvent s'offusque de son ombre; mais surtout si impérieux, si haut, que, s'il monte sur ses échasses (élévation d'accès convulsifs et d'habitude chez lui) du sommet de sa hauteur, il n'apercevrait plus le clocher de St-Paul que dans le fond d'une vallée.

Un juge enflé de sa grandeur personnelle, et entaché encore du levain de la fierté et du despotisme militaire, s'effara de se voir, à mon occasion, l'objet de l'animadversion de son supérieur en magistrature. Son ressentiment couva quelque temps sous l'amas des projets ténébreux de sa colère: un incident le fit tout-à-coup éclore et éclater. Un concours de charrettes, en action et en œuvre autour de la bâtisse d'une église nouvellement édifiée, dans la rue même où est située ma maison, embarrassa sa marche comme il conduisait en triomphe son épouse dans son cabriolet. Un homme qui, dans les délires habituels de l'amour-propre, imaginait que tout devait s'abaisser, s'aplanir et disparaître à sa présence, fulmina de rencontrer ainsi des obstacles sur son chemin. Le fouet à la main, et déjà levé, il se préparait à décharger le poids de sa furie sur un des auteurs; mais le charretier plus savant que lui dans l'art de manier cet instrument de sa profession et en attitude de déployer expérimentalement sa science, amortit d'abord, en brave Canadien, les premières fougues du furibond. J'étais alors à me promener avec des amis sur la galerie qui règne, à l'italienne, sur le frontispice de ma maison. Ma vue, en retraçant à son imagination d'anciens chagrins, donne une nouvelle existence et une addition de force à sa mauvaise humeur présente. Bouillant de courroux, il m'assaillit de paroles, mais sur un ton soldatesque et dragon qui attentait aux spectateurs, foi de politesse et d'éducation, que la violence de la passion lui faisait oublier et ce qu'il était et ce que pouvait être un égal en naissance et son collègue de magistrature.

Dans ces moments de crise où l'honneur est attaqué, un homme d'un certain rang se doit à lui-même, au moins de la résolution et de la fermeté: ce furent-là les interprètes de mes sentiments et les organes de ma réponse, mais sans emprunter le langage ni l'insulte, ni d'un corps-de-garde. Dans une conjoncture de parité à la mienne, le capitaine Fraser aurait trouvé dans son propre cœur la même réponse: mais elle fut dans ma bouche un crime si capital qu'il jura entre ses dents de se venger en donnant à son cheval le signal brusque du départ. Son imagination était si remplie des projets de sa vengeance contre moi que, quelques jours auparavant, dînant chez le colonel, aujourd'hui le général Christie, il ne put s'abstenir d'annoncer aux convives le genre d'exécution qu'il me destinait: Un juge à paix, dit-il brusquement, « a eu l'oreille coupée1; ou coupera la langue à un autre. » C'est à-peu-près le châtiment affecté aux blasphémateurs. C'est ainsi que M. Fraser érigeait, dans la punition, un discours fier et résolu, adressé de représailles à sa personnes, en crime de lèse-majesté divine. De sang froid, peut-être conviendra-t-il que le jugement était outré. Quoi qu'il en soit, à peine s'écoula-t-il quelques jours, qu'il vola chez moi pour être lui-même, en personne, l'exécuteur d'office de la sentence fulminée contre moi. J'étais encore alors sur ma galerie d'où il me somma fièrement de descendre. Je fus à lui dans l'instant; lorsqu'à mon approche, me saisissant d'une main au collet et faisant voltiger de l'autre une canne à balle dans le pommeau au-dessus de ma tête, il faisait mine .... Mais, d'un appareil si menaçant, il n'en résultat, pour l'événement, que deux coups de poing lâchement assenés. Le danger dissipant la surprise, l'indignation et le courage suppléant à la force, ce colosse2 presque désarmé et mal servi pour cette fois par sa longue chevelure, fut terrassé dans la minute, mordant à belles dents la poussière arrosée de son sang qui ruisselait à bouillons sur sa face, gravée par des entamures sur le pavé.

Au milieu des douleurs de la mêlée, il lui resta à peine un souffle de voix agonisante pour appeler à la défense de sa vie des amis respectifs qui accoururent pour nous séparer. Malgré le succès infortuné de la bataille, il n'en était pas moins responsable aux lois de l'attaque, assurément bien roturière pour un homme de naissance et d'éducation militaire; mais elle était son choix, il en était devenu par le sort des armes la victime éclopée pour longtemps. Je dédaignai une satisfaction légale et subsidiaire que la modicité de la fortune et la multitude de sa famille réclamaient bien mieux en sa faveur: car il ne sera jamais au pouvoir de mes ennemis de m'empêcher d'être généreux, même à leur égard.

Il s'en faut bien que le plaisir que goûte l'amour-propre au souvenir d'une victoire n'ait été ici l'âme de mon récit. Non, un triomphe acheté au prix de l'honneur d'autrui et compromettant l'assiette tranquille de son esprit n'est pas un triomphe pour mon cœur; et je respecte le bonheur étranger aux mêmes titres que l'équité naturelle m'autorise à réclamer que, dans l'occasion, on respecte le mien. Mais l'histoire de mon démêlé avec le juge Fraser est tracée sous toutes les couleurs, dans mon mémoire publié depuis peu. Quelques-uns de nos Messieurs Canadiens se sont formalisés, qu'après quatorze ans, je sois allé faire revivre dans les idées des hommes un évènement qui, pour l'honneur du Canada, devrait être enseveli dans les ténèbres d'un éternel oubli. L'animadversion est respectable, au moins dans son principe: elle ne peut partir que d'une bienveillance ou individuelle ou provinciale, qui s'intéresse à la pacification de la province et à la gloire des particuliers qui l'habitent: je lui dois donc une apologie, qui justifie ma publication, au tribunal du patriote et de l'honnête homme.

Qu'est mon mémoire? Un factum où les avocats, chargés de ma défense, doivent étudier l'histoire totale de mes malheurs avec tous les tenants et les aboutissants, capables de répandre la lumière dans une cour de judicature, et de fixer l'innocence ou la criminalité au tribunal des jurés. Or les violences du général Haldimand, dans leur trame, tiennent d'origine à la passion de l'ex-capitaine Fraser, qui, peu content de lancer contre moi ses propres traits, vint, par succession de temps, à bout d'armer en sa faveur ses amis, et d'entraîner par leur ministère dans les complots illimités de sa vengeance, l'inconsidéré gouverneur, qui, dupe d'abord du ressentiment de ses subalternes, l'épousa depuis avec tant de chaleur qu'il n'en fit hélas! que trop, le ressentiment de son propre cœur. D'ailleurs, dans un pays libre, tel que l'Angleterre, pour qui j'écris, et où le despotisme ne marche jamais tête levée, mais s'essaie, tout au plus, de se glisser à la sourdine, on n'imagine pas aisément, qu'il ose ouvertement et insolemment établir son empire dans des domaines de la nation, régis sous les auspices de la même constitution, et munis des mêmes droits: isolées donc et dépouillées des causes étrangères qui les firent naître, les oppressions dont je me plains ne se seraient concilié, dans mon récit, que l'incrédulité de mes lecteurs où, si elles avaient porté la conviction dans les esprits, ce n'aurait pu être qu'à l'inculpation de ma personne qu'on aurait justement suspectée de les avoir méritées, par quelque inconduite, dérobée, par l'infidélité de l'amour-propre historien, à la connaissance du public: taire mon différend avec M. Fraser, aurait donc été trahir les intérêts de la vérité, les informations de la justice, et les titres les moins récusables de mon innocence: il n'est point d'équitable tribunal, où l'honneur d'un ennemi, à sauver aux yeux du monde, puisse exiger de moi de si grands sacrifices.

Le même esprit de censure s'est inscrit contre la publication des témoignages de quelques particuliers, qui, dans le cour des évènements, s'ouvrant confidemment à moi, se trouvent aujourd'hui compromis par la manifestation publique de leurs sentiments, qu'ils ne prétendaient communiquer qu'à moi-même. si c'est des égards, dûs à mes amis que la critique s'occupe ici, elle n'a qu'à se tranquilliser. Je réponds de leurs intentions; l'honneur, l'amour de la justice, le zèle de la vérité, sont tous prêts à donner, par leurs bouches, dans le centre de la judicature, leurs dépositions en ma faveur; l'honneur, l'amour de la justice, le zèle de la vérité, ne peuvent se formaliser que je les aie fait connaître d'avance. Quant à ces âmes vulgaires, chez qui la politique ou l'intérêt décident de l'équité ou de l'injustice, de l'amitié ou de la haine, ma cause n'a rien à espérer d'eux, ni rien à en craindre: elle n'a besoin que des services nobles et francs de la pure vertu, elle dédaigne de tout le reste. Voilà ma justification générale, pour toutes les animadversions de cette nature; la droiture ne peut manquer d'y souscrire de son approbation; c'en est assez pour moi. Je reviens à ma narration, ou je ne fera désormais qu'effleurer les évènements, sur qui l'expérience des yeux vous a suffisamment instruits.

La guerre ouverte que la passion du juge Fraser m'avait intentée, ne finit pas à notre bataille, ou plutôt à sa défaite; elle prolongea contre longtemps ses fureurs; le 30 d'octobre de cette même année, 1771, j'étais à souper chez moi, dans la compagnie de quelques amis quand une grosse pierre, lancée avec impétuosité contre la porte vitrée de l'entrée de ma maison, brisant la glace, fracassant le barreau et perçant les volets de toile, vint tomber aux pieds des convives. À ce fracas je volai à la découverte des assaillants; mais à peine eus-je entrouvert la porte que je fus salué d'une décharge de pistolet ou de quelque autre arme-à-feu dont la balle, sifflant à mes oreilles et glissant le long de ma personne, alla s'imprimer et s'enfoncer de violence dans le côté de la muraille opposée. Le mauvais temps obscurcissant alors tout crépuscule et redoublant les ténèbres de la nuit me déroba la vue des assassins. J'avais et j'ai depuis découvert plus d'une fois, les domestiques du juge Fraser rodant à des heures indues autour de ma maison et qui s'échappaient toujours par une suite précipitée à ma découverte. Une suspicion corroborée par toutes ces circonstances aurait suffit, dans un cas similaire, pour s'assurer de ma personne et de celles de tous mes gens: mais la justice du gouvernement de Québec a deux balances, l'une pour les crimes et l'autre pour les personnes: si ce sont les crimes qui communément y inculpent les personnes, c'est est assez bien souvent de la qualité des personnes pour y absoudre des plus grands crimes; c'est le règne des personnalités et de la partialité où la vertu est bien exposée.

L'amas des neiges qui s'accumulent au milieu des rues de nos villes du Canada durant les longs jours de l'hiver, fait une loi de nécessité de pratiquer des tranchées autour de nos maisons pour ouvrir une issue à l'écoulement des eaux et obvier aux inondations des premiers dégels: le capitaine Gordon, dont le nom annonce l'unité de patrie avec le juge Fraser, versa, de son traîneau canadien, dans le fossé, en doublant nuitamment le coin de ma maison; c'est-là en Canada un accident de tous les jours auquel la plus légère inégalité de terrain peut donner occasion et qui rarement tire à conséquence: aussi les dames elles-mêmes s'en font-elles ordinairement une petite comédie et un jeu; mais la délicatesse et les petites formalités s'allient quelquefois avec les armes; le capitaine renversé, mais heureusement bien relevé, vola de grand matin, chez l'ami, où il avait passé la soirée pour lui étaler le récit de la piteuse aventure.

Cet ami était le juge Mabane, ami intime et grand partisan du juge Fraser et dont je me réserve à esquisser le portrait en original quand la phalange de la judicature, soulevée et marchant en corps d'après les traces militaires, viendra figurer dans le tissu de ma narration; il décida que le droit naturel ne m'autorisait pas de m'armer ainsi de précaution contre les inondations du printemps, quoique tous les citoyens jouissent sous ses yeux du même privilège et que j'eusse poussé la circonspection jusqu'à ne pas étendre ma rigole au-delà trois pieds. Ce n'étais pas dans sa capacité judicielle, et actuellement assis sur les tribunaux qu'il prononçait cette sentence partiale: il ne jugeait qu'en vertu de son inconséquence individuelle, vide alors de toute autorité pour sortir son effet; mais il n'en fallait pas tant pour inviter un militaire à la vengeance personnelle. L'officier vole sur le champ à un corps de garde; il détache un sergent et un piquet de soldats qu'il trouve sous la main: la tranchée est bientôt comblée; des piles de neige sont élevées en face de ma maison; la conséquence en fut une inondation immédiate de mes caves et la détérioration des liqueurs qui y étaient en dépôt.

Je présumai que la vue du dégât adoucirait la mauvaise humeur de l'auteur et amènerait sa bienfaisance à donner les mains à l'ouverture d'une nouvelle rigole; je l'invitai donc, à la première rencontre, de venir en être de ses yeux le témoin. Ma présomption faisait honneur à son cœur; mais elle ne me valut qu'une déclaration en bonne forme, de sa part, du plaisir délicat qu'il goûtait en apprenant de ma propre bouche qu'il était vengé de sa chute: je frappai inutilement à bien des portes avant d'être réinstallé dans ce droit que la nature donnait de sauver mes biens du naufrage: il me fallut réclamer enfin l'autorité du commandant en chef des forces de Sa Majesté dans la province, le colonel Johns; et avant même qu'elle décida en ma faveur, j'essuyai un nouvel acte de provocation et de violence de la part des troupes en garnison à Montréal.

Un détachement d'un quarantaine de soldats, tambours battants et fifres résonnants, allait, selon l'étiquette, relever la garde: au lieu de diriger leur marche par la route ordinaire de la rue, ils escaladèrent en conquérant ma galerie, paradant avec fracas le long de ma balustrade et brisant en passant quelques vitres et les contrevents. Une si brusque incartade sema la terreur et l'épouvante dans tous les quartiers de ma maison. Mon épouse, alors enceinte, en fut la triste et la dernière victime: l'épouvante la fit tomber en syncope: la fièvre, accompagnée d'un crachement de sang, la saisit; elle ne fit depuis que languir, dans le sein des douleurs, jusqu'au mois de décembre suivant, qu'elle expira dans toute la fleur de sa jeunesse. C'est ainsi que la galanterie militaire se joue impunément, en Canada, de la vie des sujets de Sa Majesté.

Un si lamentable évènement sembla amortir pour quelque temps la furie des conjurés; mais leur rage renaissance prit de nouveaux efforts et se signala par des attentats qui pour le coup défiaient hautement les lois. Durant la nuit du 8 avril, 1779, je fus éveillé en sursaut par le vacarme d'un assaut violent, qui se donnait du dehors contre ma maison: me précipitant, à l'instant, sur mes habits et sur mon épée, je volai jusqu'au milieu de la rue où je distinguai pleinement sept à huit hommes armés de haches et de casse-têtes, qui, exerçant toute la vigueur de leurs bras à taillader et hacher par morceaux les balustres de ma galerie, disparurent comme un éclaire à mon approche. J'atteignis celui qui se trouvait derrière et je le relâchai, comme il se réclamait à moi pour un passant qui n'avait été que d'accident le spectateur de l'outrageante scène qui venait de se jouer. Le silence de la nuit ayant repris son calme, je me flattai que le siège était fini: point du tout; les opérations recommencèrent et l'assaut fut renouvelé par deux nouvelles tentatives. J'en fus réduit à monter moi-même la garde, avec tout l'appareil dressé d'une vigoureuse résistance: mais les lâches n'étaient venus que pour abattre du bois sans danger; ils désertèrent du champ de bataille dès qu'ils suspectèrent qu'il était question de se battre.

L'aurore du jour vint enfin éclairer les tristes reliques des opérations de la nuit: soixante et deux balustres de ma galerie, charpentés et en pièces, couvraient les avenues de la rue de leurs débris et annonçait aux Canadiens les tragédies dont ils pouvaient être menacés chez eux. Quel gouvernement que celui où nos foyers domestiques ne sont pas des asiles sacrés pour la sûreté des personnes! Mais trêve de réflexions; les faits se succèdent ici rapidement les uns sur les autres; ils accablent autant par leur multitude qu'ils révoltent par leur indignités. C'est aux conducteurs de l'État à suppléer ici à l'inactive attention du gouvernement de Québec et à assurer au Canada un plus heureux avenir, à moins que les uns et les autres ne visent à réduire les nouveaux sujets de se retrancher dans leurs forteresses domestiques et de s'y tenir toujours prêt au combat; et alors que de ruisseaux de sang! .... Mais n'anticipons pas sur la catastrophe; j'en dis assez pour la prévenir, si on le veut, comme on le doit, au Canada, à l'Angleterre et à l'Europe entière, qui ne se doute pas d'une malheureuse colonie conquise ait été convertie par les conquérants en coupe-gorge général ou les citoyens ont à trembler pour leurs vies jusque chez eux.

Cinq semaines après tous ces attentats, huit à neuf soldats, armés de leurs baïonnettes, vinrent à deux heures du matin, non plus faire main basse sur les ornements extérieurs qui décorent le frontispice de ma maison, mais sur la maison elle-même: ils paraissaient pour cette fois résolus à s'y ouvrir de force un passage, ou par l'entrée ordinaire ou par les fenêtres; heureusement, les portes et les contrevents étaient en fer; ils ne purent les forcer sans vacarme et sans fracas: mes gens éveillés sonnèrent l'alarme et ces braves militaires lâchant pied, cherchèrent leur impunité dans la fuite. À l'époque de cette dernière attaque, j'étais allé faire un tour dans ma seigneurie de la rivière David; c'était là partout le même spectacle de dévastation et de désolation qui dégradait les avenues de ma maison de Montréal: trois de mes plus beaux chevaux avaient été massacrés à coup de couteaux dans mes écuries; les bêtes à cornes et autres animaux domestiques avaient été blessés et mutilés par les mêmes armes: l'image du dégât était peinte partout sous les plus hideuses couleurs.

Un des plus illustres et des plus vertueux pairs d'Angleterre, frissonnant à la lecture de tant d'assauts donnés chez moi, cherchant à soulager son patriotisme, me demandait froidement, si ma maison n'était pas construite dans l'enceinte écartée de quelque vaste forêt où quelque troupe troupes de bandits, ou des bandes de sauvages brutaux, eussent pu ainsi aller l'assiéger, les armes à la main et la rage dans le cœur. « Non, Milord », lui répliquai-je, « ma maison est située dans le centre même de Montréal; les sauvages, ces enfants tout bruts de la nature, ne déshonorent jamais dans leur raison le règne de la paix par les crimes de la guerre; les acteurs de ces tragiques évènements sont les hommes mêmes que la nation soudoie pour être d'office nos conservateurs et nos défenseurs. Ah! » reprit-il, d'un ton douloureux et lugubre, « il n'est que trop vrai, hélas! que nous sommes assez savants dans l'art de combattre vaillamment et de conquérir avec succès; mais nous sommes bien peu avancés dans la science pratique de gouverner ces conquêtes. Les mains à qui nous les devons d'origine immédiate sont celles-là même que nous choisissons communément pour les régir au retour de la paix; mais des mains si souvent teintes de sang, sont-elles donc faites pour guérir elles-mêmes les plaies qu'elles ont antécédemment faites dans les cœurs des nouveaux sujets? Le despotisme, dont les militaires prennent l'esprit et l'habitude au milieu des camps et des armées, ne continue-t-il pas à les inspirer quand ils gouvernent? Voilà le système manqué d'administration qui détruit tout le prix national de nos victoires; elles multiplient le nombre de nos sujets sans nous donner, dans la suite, peut-être un seul ami; j'espère que notre législature, après avoir concouru par sa sagesse à rendre nos armes glorieuses au dehors, s'étudiera à rendre nos conquêtes profitables au dedans, par le sentiment de leur bonheur, sagement concerté par la bienfaisance d'un gouvernement. » Passez-moi ce trait, hors d'œuvre peut-être, mais d'un cœur bien anglais et bien digne de l'être. Je reviens.

En résultat de toutes les violences, dont je n'ai fait qu'esquisser les horreurs, deux réflexions s'élèvent du sein de la surprise dans les esprits: Pourquoi le gouvernement de Québec n'a-t-il pas vengé avec éclat tous ces outrages flagrants, faits à sa vigilance et sa justice? Pourquoi, réparant cette coupable indolence de l'administration, n'ai-je pas déféré moi-même aux tribunaux de judicature, des transgressions publiques qui attaquaient la sûreté de toute la province? car les criminels n'ont pas pu tous échapper à mes recherches.

Je réponds: après deux attaques différentes, je dépêchai à l'éditeur de la gazette de Québec deux paragraphes respectifs qui annonçaient une rétribution assez considérable en faveur des intelligences légales fournies pour la découverte et la punition des coupables. La presse dans la province est sous la dictée arbitraire du gouvernement; l'autorité les supprima tous deux. Un gouvernement qui se refusa à la connaissance des criminels ne s'embarrasse guères de les punir; mais pourquoi cette indolence affectée? M. Théophile Cramahé, lieutenant-gouverneur à l'époque de ces deux suppressions, réside aujourd'hui dans le sein de l'Angleterre au voisinage de Richmond; il ne dépend que du ministère de s'éclairer sur ce mystère d'État; mais en attendant voici l'information que je dois moi-même à toute l'Angleterre: c'était un magistrat que le tribunal du public suspectait tout d'une voix, comme le coupable présumé de tant de violations. Il n'était d'ailleurs question que d'une victime canadienne, qu'on avait conjuré de ruiner, et même d'immoler. L'honneur de la magistrature, qui aurait été terni par l'enquête seule, était bien de toute autre conséquence, que la fortune et le sang d'un nouveau sujet. Ainsi du moins sembla le prononcer le gouvernement de Québec, par son inaction et son silence, à la face de toute une province.

Quant aux poursuites criminelles de tant de conspirateurs déchaînés que j'aurais dû, pour l'existence de la société, livrer en victimes à toute la sévérité des lois, c'est en effet une ressource de réserve pour tous les opprimés; mais comme civilement excommuniée, ma personne fait ici rang à part, dans la jouissance de ce droit de recours à la judicature que l'adroite vengeance de mon ennemi en chef avait bien su me couper d'avance et m'arracher subtilement des mains, du moins pour le succès. Sous les auspices de la recommandation de sa première profession, M. Fraser commença par armer contre moi, en faveur de ses passions, des légions de ses anciens collègues d'armes; par l'influence de l'ascendant de sa dignité présente, il finit par soulever contre moi l'infirme et débile bande de ses confrères à longues robes. Je l'appelle informe et débile relativement au nombre; car tout le corps de la judicature de la province de Québec n'est aujourd'hui qu'une petite coterie raccourcie et mutilée, un tripot diminutif de sept à huit membres, qui réduits à une stricte déduction, c'est-à-dire à leur juste valeur réelle, ne forment qu'une espèce de Trinité mimique en théorie, d'un seul juge en trois personnes.

Mais cette Trinité, de si mince conséquence dans l'appareil, est formidable par l'étendue de sa puissance; car c'est sont autorité seule, (sans l'interposition des jurés, méconnus dans la jurisprudence française) qui décide en despote arbitraire, et en dernier ressort des propriétés, de l'honneur et des vies de plus de 100 000 sujets: j'ai dit, en dernier ressort; car la modicité des fortunes à Québec marque, presque du sceau de l'impossibilité générale tout appel, trop coûteux, à la juridiction d'Angleterre. Encourir donc la disgrâce et la persécution de cette épouvantable trinité, c'est ne pas être un seul moment assuré, je ne dis pas seulement de la plus ample fortune, mais de son existence même. Ont sent assez que la personne du majestueux juge Fraser, encore resplendissante de l'éclat toujours vivant de ses premiers lauriers, est le chef de ces formidables trinitaires: ses deux associés honorables (titre d'étiquette) sont M. de Rouville et M. Mabane. Je dois au Canada souffrant, et à toute l'Angleterre mal instruite l'esquisse de ces deux hommes, singuliers dans leurs espèces.

M. de Rouville est un gentilhomme canadien, mincement initié dans les mystères de la jurisprudence française et, à ce titre, personnage peu compétent pour la judicature; mais d'un génie si impérieux, d'un caractère si superbe, d'une humeur si identifiée avec le despotisme, qu'elle se trahit partout, non seulement sur les tribunaux de justice, où elle peut dogmatiser et trancher de la souveraine, sans contrôle, mais dans le commerce même de la vie civile, et jusque dans le sein de sa famille. Au reste, homme tout paîtri et boursouflé des prétentions de l'amour propre, préoccupé de ses prétendues lumières, entier dans ses jugements, intolérant de la plus juste et de la plus humble opposition, grand formaliste, partial, non seulement de système réfléchi, mais d'instinct, assez chaud pour ses amis, que j'appellerais plus pertinemment ses clients et ses protégés, mais tout de flammes et de volcans contre ses ennemis, que son âme, naturellement vindicative, ne juge jamais assez punis.

Tel avait éclaté M. de Rouville sous le gouvernement français, où, assis sur les fleurs de lys des Trois-Rivières, il se concilia l'estime de bien peu de ses concitoyens, la confiance et l'amitié de personne; aussi son élévation à la dignité de conservateur de paix, en 1775, et depuis de juge des plaidoyers communs à Montréal, fut-elle reçue comme un coup de foudre en Canada, pour qui elle était l'annonce et le précurseur du despotisme, qui allait désormais présider aux oracles de la justice, et y dicter les arrêts de sa partialité et de sa faveur. Les appréhensions publiques n'ont été, hélas! que trop justifiées par l'événement. Voilà ce Monsieur de Rouville, que la nature avait si fort rapproché de M. Fraser, dans la fabrique des âmes, toutes paîtries du levain du despotisme, que l'unité d'office lie d'intimité et de sentiments avec lui, et que des passions communes associèrent à sa vengeance contre ma personne. Ces deux amis se promenaient gravement ensemble dans la grande rue de Montréal, quelques moments avant que M. Fraser vint, non pas me présenter le défi en gentilhomme, mais m'assener des coups, en plébéien de la classe la plus ignoble; ils paraissaient enfoncés dans les abîmes de la plus sérieuse consultation; sans doute qu'on y décidait des arrangements de l'exécution, qui se couvait: c'est bien dommage que M. de Rouville ne vînt pas, de compagnie, partager les éclaboussures de la mêlée; peut-être aurais-je eu encore un demi-bras à son service, du moins l'aurait-il mérité à bien bon titre.

Le juge Mabane est un original si singulier, si unique, qu'il compte bien peu de copies: c'est un homme qui n'est jamais lui-même dans ce qu'il paraît au dehors; il ne s'offre partout qu'en masque; magistrat à Québec, et sage-femme juré à Édimbourg, c'est là qu'il a pris ses grades de docteur en jurisprudence française, dans les écoles de chirurgie. Chez lui ce n'est point communément le cœur qui décide de son amitié, ou de sa haine; c'est l'esprit national, et cette nationalité va d'autant plus loin dans ses vengeances qu'il imagine avoir toujours tout le corps de ses compatriotes à venger avec lui: si des intérêts de passion personnelle viennent encore s'allier et renforcer le ressentiment de nation, le dénouement de la scène vindicative ne peut se développer que par la ruine de la victime, ou par le désespoir éclatant du vengeur. Un tel personnage était le dernier homme, que la sage politique aurait dû montrer, surtout en place, dans une conquête. Son tempérament semble l'incliner vers la méditation, la contemplation; on le prendrait pour un philosophe, un être pensant: point du tout; ce n'est qu'un esprit inquiet qui se démène et qui s'agite; et son humeur bourrue et brusque, jointe à une mine naturellement grimaçante, annonce qu'il n'est pas toujours d'accord avec lui-même; comment le serait-il avec les autres? Ses inclinations pencheraient assez vers l'économie; mais il rassemble sur sa tête cinq à six places, la plupart de judicature: la vanité fait les honneurs de chez lui, il ne thésaurise point: en fait de hauteur naturelle, et d'arrogance impérieuse, il pourrait bien aller de pair avec ses deux collègues; mais l'intérêt le dénature encore ici, et le rend souple, flexible, rampant, surtout auprès des grands: il était né sans fortune; les places y suppléent, et la lui donnent; voilà ce qui en fait tout à la foi un des plus lâches et des plus adroits flatteurs, qui aient jamais obsédé les palais de la grandeur; c'est à la faveur de cette flatterie habile, qu'il s'était concilié les bonnes grâces des deux premiers gouverneurs; mais comme rien n'est naturel chez lui, et que tout n'est que circonstance, il trahit à leur départ la cause de ses deux protecteurs; sans doute qu'il prépare la même marche de tergiversation au gouverneur d'aujourd'hui, ce sera le comble de l'ingratitude; car M. Mabane est le conseil, le confident, et la règle du général Haldimand, qui n'est que la dupe de son subalterne, et ne gouverne qu'en second, sous la tutelle et la dictée de ce favori: je devais à la justice de ma cause le portrait achevé de tous ces juges; ma narration ne sera plus suspendue par des digressions de cette nature, que la nécessité seule a pu arracher à mon pinceau.

Voilà donc le trio redoutable qu'une querelle injuste dans tous ses points avait mis à mes trousses. Ils tiennent dans les mains les rênes de toute la judicature de la province; j'aurais eu bonne grâce de déférer les attentats déjà mentionnés à des tribunaux où les juges constituaient formellement ma partie adverse. Hélas! dans les causes civiles, où je n'avais à lutter en judicature que contre des individus étrangers, l'évidence la plus frappante des plus beaux droits ne me garantit jamais d'une défaite; et un procès intenté contre moi était l'avant-coureur invariable d'une sentence de condamnation, prévarication, dégradation de la justice, que mon avocat, M. Jenkins Williams, homme à quelques talents, élevé depuis aux premiers emplois, déplorait amèrement dans une de ses lettres, où il m'avisait ingénument, de renoncer pour jamais à me réclamer de la protection des lois civiles, sous une telle administration.

Voici l'extrait de sa lettre, publiée dans mon mémoire: « Je vous plains de plus en plus; car je vois toujours placés M. Fraser et M. de Rouville, (qui sont tous deux vos ennemis) pour juges à Montréal; je crois fermement que vous serez obligé de prendre le parti de vous arranger, et de terminer vos affaires de commerce à Montréal à cause de l'inimitié de Messieurs Fraser et de Rouville. » Quelle douloureuse situation pour un honnête homme de voir son innocence, son honneur, sa fortune et sa vie même livrés, sans ressource, à la merci de la rage de ses ennemis travestis en juges, c'est-à-dire ceux qui, de délégation de la part de l'autorité publique, devraient être en personne les défenseurs et les protecteurs de mon innocence, de mon honneur, de ma fortune et de ma vie? Quel encouragement à la passion, de me déclarer la guerre et m'accabler? Dans ces jours malheureux de la perversité humaine, la malice des hommes avait-elle besoin d'une telle invitation pour se mettre en action contre moi? Je laisse au jugement du public à pénétrer jusqu'à quels excès elle a dû se porter contre ma personne; et au cœur de tout honnête homme à faire l'honneur à l'humanité de les déplorer.

En proie à de si violentes oppressions, je ne pus me refuser à la consolation naturelle de soulager mon cœur en portant mes plaintes au tribunal de mes persécuteurs mêmes, dans une lettre adressée aux juges des plaidoyers communs de Montréal, que je fis insérer dans la gazette de cette ville: cette lettre n'énonçait que les accents douloureux de la souffrance, sur un ton, il est vrai, lugubre et lamentable, mais modifié et adouci par l'organe de la modestie, et réglé par la mesure de la modération elle-même: mais non; les simples soupirs sont des crimes au tribunal des tyrans; et il faut au triomphe de leur tyrannie, que la victime immolée exulte sous le couteau du sacrifice, et exalte la barbarie même des sacrificateurs. Je n'éprouvai que trop l'étendue de ces prétentions. À la publication de ma lettre, les juges des plaidoyers communs prirent feu; à un dîner donné par M. de Rouville à ses confrères, il sonnèrent l'alarme chez toute la judicature de la province, qu'ils prononcèrent sacrilègement outragés et foulée aux pieds, dans leurs personnes, à la dégradation de la couronne même, dont ils étaient les députés immédiats et les agents publics.

En conséquence, le procureur général intention, à leur requête, au nom de Sa Majesté, une action criminelle contre ma personne, comme coupable de libelle diffamatoire; et ayant encouru, de fait, les châtiments affectés aux libellistes; cette accusation fut déférée à la Cour suprême de la province, le Banc du roi, alors sous l'administration de commissaires députés durant l'absence du juge en chef, M. Livius et jugée par un juré spécial, choisi par mes parties adverses dans la classe des plus notables citoyens de la ville. M. de Rouville, dégradé alors en accusateur, donna à la Cour sa déposition, qu'il corrobora du seau du serment le plus solennel: mais les jurés vénérables, qui n'avaient apporté sur leur sièges que l'amour de la justice et de la vérité, que des cœurs droits et vertueux, après quelques moments pour se concerter dans leur jugement, sans appeler même un seul des dix-sept témoins que j'avais à produire, n'hésitèrent pas un seul moment de prononcer, d'une voix unanime, l'accusation frivole, controuvée, dénuée de tout fondement, et de m'absoudre de tout délit.

Ce jugement attestait authentiquement, que mes dénonciateurs avaient, dans leurs témoignages, évidemment faussé la vérité, et que, s'ils avaient eu eux-mêmes à prononcer dans leur capacité ordinaire de juges, ils auraient violé la justice; les voilà donc flétris dans leur caractère public. M. de Rouville sentit toute l'infamie de cette flétrissure; partant, en forcené, de l'assemblée, il courut au milieu des rues de Montréal annoncer, avec ces gesticulations emphatiques qui sentaient son déclamateur ordinaire et son baladin, que M. du Calvet « ne tarderait pas à payer cher son triomphe, et que sous peu ils trouveraient les moyens de se venger de M. du Calvet, et de lui faire éprouver leur ressentiment. »

M. Mabane, en qualité de commissaire député, avait présidé à la Cour qui m'avait justifié. Le jugement des jurés avait donné un démenti formel au rapport préliminaire, et aux conclusions qu'il avait délivrées aux jurés par l'organe de M. Williams, devenu alors son collègue, comme juge commissaire et orateur véhément contre ma personne, à la surprise générale de l'audience et de tout le barreau réuni: au fond, M. Mabane n'était ici que simple accessoire à la honte de ses collègues; il s'érigea en général de la vengeance. Quelques jours après la décision, M. MacGill, négociant respectable et commissaire de paix, s'élevait dans une conversation contre l'iniquité des juges, qui m'avaient suscité ce procès. M. Mabane s'écria avec audace, « J'aviserai bientôt des moyens de réduire ce réfractaire à la judicature, et de le claquemurer, pour le reste de ses jours, dans l'obscurité d'une prison. » Les plus superbes potentats tempèrent, aux yeux des peuples, l'annonce de leur autorité par ces expressions modifiées, « Nous aviserons »: pour un échappé, un adjoint d'Esculape, un chirurgien de garnison, de la naissance la plus vulgaire, ce n'était pas assez que du langage politique et poli des rois: « J'aviserai; », voilà son terme: l'insolence de ce favori peint ici, d'un seul trait, sous toutes ses faces, le despotisme général qui taille, tranche et sabre tout dans la province. Quelle indignité, quel outrage à tout un peuple! mais le comble de l'indignité et de l'insulte publique est que ce nouveau despote, à lancette au lieu de sceptre, ait été en passe de réaliser ses insolentes menaces: car il s'avisa si bien, qu'entre l'annonce et l'éclat de son ressentiment, il n'y eut d'intervalle de séparation, que la distance de son arrivée à Québec. Dès son apparition dans cette capitale, ma perte fut jurée au château de St-Louis; et le général Haldimand, représentant d'un roi d'Angleterre, dupe des suggestions de la flatterie et de l'imposture, ne rougit pas de s'installer lui-même le général, le ministre en chef, des vengeances d'un infidèle chirurgien.

À peu près à cette époque, je fus appelé à Québec, pour une reconnaissance légale, dans laquelle je devais entrer à la Cour d'appel: l'obligation pouvait se contracter par procuration; mais ce n'était pas à mon représentant que la tyrannie en voulait; il lui fallait ma personne pour consommer le triomphe de ses injustices. Ici la catastrophe commence, et les foudres de la conspiration éclatent. Mon affaire de commerce terminée à Québec et à la veille de mon retour à Montréal, j'allai payer au gouverneur mon tribut de compliment, d'étiquette et de forme, en faveur de sa dignité.

La franchise et la bonne foi sont le caractère distinctif de la nation suisse; mais dénaturé par les suggestions et l'influence de son confident, M. Haldimand, en homme double et faux, me surchargea de politesses, tandis que, sous ces beaux dehors, il lâchait l'ordre en vertu duquel je devais être arrêté à la mi-chemin de mon voyage. Il semble à la raison et à l'équité naturelle que c'était, sinon au palais du gouverneur, du moins au sortir du château, qu'on aurait dû s'assurer de ma personne: mais, en fait de vengeance, la rage de la passion voit plus loin que la raison; et quant à l'équité, elle ne la connaît pas: il fallait à mes ennemis le plaisir délicat de me voir traîner mes fers à travers une bonne partie du Canada habité et marquer tous les lieux de mon passage de l'infamie de ma captivité: ce fut donc entre les Trois-Rivières et la pointe du Lac, que le rendez-vous fut assigné pour ma prise.

Je ne rappellerai pas ici les théâtres divers, où l'on me promena dans les prémices de mon emprisonnement: je les ai cités ailleurs; j'épargnerai donc à l'humanité de renouveler toutes ses douleurs, par l'exposition nouvelle de ces attentats, qui doivent aujourd'hui faire horreur à mes persécuteurs eux-mêmes: au moins, le raffinement de cruauté dont ils marquèrent successivement les longs jours de ma captivité, atteste-t-il, sur des faits parlants, leur sanguinaires intentions; ils n'étudiaient avec tant d'art le choix de mes supplices, que pour couper plus sûrement la trame chancelante de ma vie; ils auraient lu sur l'épitaphe de mon tombeau, l'acte d'impunité pour leurs barbaries: voilà la dernière consolation qu'ils croyaient se préparer; mais la Providence, de la même main dont elle éprouve l'innocence, tient souvent de l'autre, en réserve, sa conservation pour le châtiment des coupables.

Contre leur attente, mon existence résista toujours aux efforts réunis sourdement, pour la détruire par gradation. On se retrancha donc à se faire un système capital et suivi de ruiner de fond en comble ma fortune; car réduite aux seules armes de ses pleurs, l'indigence ne peut rien contre les tyrans, pas même en loi, où, si la justice elle-même ne coûte rien, les procédures pour la faire parler se paient au poids de l'or. C'est dans ces vues, que durant les longs jours de mon emprisonnement, on livra chez moi mes biens au pillage, sans jamais condescendre à la nomination d'un administrateur pour les régir. Ce ne fut pas assez: pour accélérer la consommation de ma ruine, on jeta un interdit général sur toutes les causes où j'étais en droit de me porter pour plaintif; mais on invita tous mes ennemis à me poursuivre en judicature, dans toutes celles où je ne pouvais figurer qu'en défendant, bien entendu qu'on se réservait le droit de me couper habilement tous les moyens d'une juste défense.

L'audace d'une telle injustice n'éclata jamais sous des traits plus noirs, que dans mon procès avec mon ancien commissionnaire: je ne le fais revivre ici, que pour le confronter avec la loi primitive qui le condamnait dans l'origine. Ce fut un dimanche, qui dans tous les empires chrétiens, invalide, par solennité, toutes les procédures civiles, c'est, dis-je, dans ce jour sacré, qu'on m'intima dans ma prison une assignation pour comparaître en cour le lundi, quoiqu'une baïonnette en faction fut apostée pour combattre contre cette comparution; ce ne fut que le lendemain, dans la matinée destinée pour le jugement, que j'eus le temps de charger un avocat d'intervenir à ma place. L'homme de loi plaida son ignorance de ma cause, qu'il n'avait en mains que depuis quelques heures; et sur ce fondement de notoriété publique, il conclut par la requête d'un délai jusqu'au terme de huit jours.

Le furieux M. Mabane, un des juges, s'éleva à grands cris contre l'appointement de cette requête, prononçant dans sa colère, que quelques heures suffisaient à un avocat pour se mettre au fait d'une affaire de commerce, quelque épineuse et embrouillée qu'elle pût être, et que d'ailleurs la cour ne devait aucune concession judicielle, à un prisonnier d'État déjà sous les lois militaires de l'État. Sur cette jurisprudence de la nouvelle fabrique de sa passion, il conclut à me condamner sur le champ, sans appel même et sans délai d'exécution. Le général Haldimand, qui ne siégea jamais sur les tribunaux que dans ce jugement, ne rougit pas d'être, en président subalterne, l'écho d'une sentence si atroce, qui, dans l'exécution, m'enleva autour de 5000 liv. st. clairs de ma fortune dans cette affaire.

Puisque ce sont les lois françaises qui règnent aujourd'hui dans la province de Québec, je défie d'abord le général Haldimand de produire, dans toute l'histoire de France, un seul exemple d'un prisonnier d'État jugé pour une cause civile particulière, durant tout le cours de sa captivité: il est alors sous la garde, sous la protection spéciale du souverain, qui, tandis que d'une main, en chef de la nation, il s'assure au préalable de sa personne, pour la sûreté de toute la nation même, de l'autre, en protecteur, en père de ses sujets, individuellement pris, le protège contre tous les adversaires qui ne pourraient alors l'attaquer qu'avec une supériorité d'avantages, dont le priveraient les restreintes de sa captivité: c'est l'État en corps qui alors se plaint, accuse et requiert un jugement définitif; dans l'attente, nul tribunal qui osa pousser l'inconséquence et le disrespect jusqu'à faire précéder une vengeance particulière à la vengeance de l'État, assurément le premier en titre et sur les rangs, pour obtenir justice. Eh! de quoi s'avise le général Haldimand, de s'ériger en oracle de la jurisprudence française, s'il ignore la première loi de la constitution de France?

Mais c'est à son substitut, M. Mabane, que j'adresse ici, avec une indignation plus réfléchie et plus juste, mes plaintes et mes reproches, parce que le gouverneur n'est, en vertu de sa dignité, qu'éminemment juge, c'est-à-dire de titre, et non de jugement effectif, mon seul cas excepté: mais M. Mabane s'assied tous les jours, d'office, sur les tribunaux; il est coupable de trahison formelle envers la loi, s'il l'administre sans la connaître: en vertu du bill de Québec, c'est donc la jurisprudence française qui préside aux jugements; elle varie dans les lois de détail, mais surtout pour la nature des procédures judicielles selon les divers parlements de ce royaume; mais je défie ce juge français en masque, sorti des boutiques chirurgicales d'Édimbourg, de déterrer dans les annales diverses des judicatures françaises, une seule époque d'une cour se saisissant d'une cause commerciale et compliquée, à la réquisition d'une seule partie, fixant les moments de la plaidoirie, prononçant le jugement, ordonnant d'une immédiate exécution, récusant de faire droit à une interjection d'appel de la part de la partie adverse, et à sa réclamation de délai, pour l'instruction de son avocat, enfin consommant tous ces actes judiciels respectifs, dans le cercle bien raccourci de 20 heures. La judicature française châtie les brigands, mais elle ne copie pas leurs brigandages: des atrocités d'une trempe si noire ne sont faites que pour une infortunée colonie où le despotisme, dans son insatiable voracité, a tous absorbé, tout englouti, jusqu'à l'administration de la justice; usurpation contre laquelle je m'inscrirai avec bien plus d'énergie et de véhémence, quand je la considérerai, s'abattant d'un particulier sur la généralité de la province, qu'elle a inondée de ses ravages.

Tels sont les fruits empoisonnées du système de gouvernement pratique, adopté par le général Haldimand: l'exertion d'un tel plan, dirigée dans toute sa latitude contre ma personne, a été bien près de consommer la ruine de ma fortune, et la destruction de mon existence: n'importe; dans les accès d'une mauvaise humeur, qui serait peut-être ici bien pardonnable, il s'en faut bien, que l'équité naturelle, dont je fais hautement profession, n'aille approprier au cœur et à l'âme de ce gouverneur, toutes les prévarications exercées contre moi: je dis, à son cœur et à son âme; car sa personne reste toujours responsable à l'État, de ses erreurs de suggestion, et des écarts de sa surprise étrangère. S'il était homme à ne pas gouverner par lui-même, et à se laisser mener par la main, comme un enfant à la bavette, il est coupable de l'acceptation d'une place, qui n'était confié qu'à lui en personne, et dont il n'était pas gratifié pour la gérer par députés; mains au moins dans sa faiblesse, les propres sentiments ont pu être préalablement, sinon vertueux, du moins, moins passionnés contre moi, c'est-à-dire moins criminels.

C'est pour lui conserver cette gloire personnelle, que j'ai commencé par notifier si solennellement au public, que dans ma persécution, il n'avait été d'origine que la dupe imbécile de son confident Mabane: celui-ci n'a pas maqué d'entraîner, à la suite de ses exemples, bien des compagnons et des suppôts de ses cabaleuses suggestions: la faction des Fraser et des de Rouville n'a pu que lui recruter des légions d'adjoints, blasphémant contre ma personne. D'ailleurs, le despotisme en chef enfante des phalanges innombrables de despotes en seconds, de servilité et d'imitation; l'intérêt, la flatterie, la terreur sont les enfants naturels du despotisme, tout faits et toujours prêts à applaudir aux excès de leur père. Un de nos gentilshommes d'une famille ancienne dans le Canada, et dont le nom figure dans l'histoire des Croisades, ce noble, dis-je, de plus de 500 ans, écho de M. Mabane, qui le soufflait, complimenta servilement le général Haldimand sur ma détention, justement due, dit-il, à un réfractaire qui avait osé braver la judicature de son pays. Me fallait-il donc plier, en victime insensible et stupide, sous la verge de quelques juges prévaricateurs et arbitres oppresseurs de mon innocence? Le lâche! le mercenaire, l'esclave du despotisme! Des milliers de siècles de noblesse ne suffiraient pas pour ennoblir une âme si radicalement enroturée par de si ignobles sentiments.

Enfin (et voici le dernier témoignage éclatant de la droiture et de la candeur qui sont l'âme de tous mes récits contre le général Haldimand) dans les jours orageux des discordes civiles, la politique publique, j'entends une politique sage et juste tout à la fois, se défie de tout et ne pardonne rien, pas même les apparences. Cette défiance et cette sévérité de concert sont la mère de la sûreté publique: je souscris de grand cœur à cette économie publique, légitimée par la nature du bien public, à qui l'intérêt particulier doit céder, quoiqu'elle m'ait coûté ma liberté. La calomnie m'avait noirci au tribunal du gouvernement, et dépeint sous toutes les couleurs d'un ami des Américains. Le gouvernement s'assura, par provision, de ma personne; cette détention n'était d'abord qu'un acte de sa sagesse précautionnée, qui veillait à la conservation de la province: jusques-là, le gouverneur Haldimand n'a été qu'un gouverneur vigilant et actif; mais voici l'époque précise où il a éclaté tyran et en tyran si notoire, que tous les subterfuges de la chicane et le raffinements de la sophisterie ne viendront jamais à bout de le laver et de l'absoudre.

Les soupçons ne sont pas des crimes d'État réels, mais seulement de présomption. Cette présomption n'autorise les voies de compulsion et de force, que pour quelques moments et jusqu'à la manifestation des crimes d'État; mais elle cesse dès que les soupçons, qui l'avaient fait naître, éclaircis et dissipés, font disparaître jusques aux apparences de criminalité: l'accusé est alors absous par voie de fait en vertu de l'éclaircissement et cesse d'être justiciable de l'État et conséquemment punissable par les lois. Cette définition de la loi de suspicion et la fixation des limites de son autorité, devaient donc en son temps être la garde de la personne; et elles mettent aujourd'hui la date à l'avènement de la tyrannie qui m'a opprimé. Cette loi, qui ne pouvait parler et déposer contre moi qu'au nom des soupçons, devint donc sans énergie et sans action contre moi, quand les soupçons eurent disparu sous l'évidence des informations; le général Haldimand commença donc à être mon tyran, dès que les lumières de la vérité l'eurent éclairé sur ses erreurs de présomption; il le fut donc bientôt ce tyran et, hélas! que trop longtemps. J'en appelle aux faits de notoriété publique, que je vais retracer ici, non pas pour sa conviction, (il y a longtemps que sa conscience est revenue de ses méprises) mais pour la honte de la trahison, faite à sa conscience par la continuation de ces violences, qu'il savait très-bien n'être plus justiciables au tribunal de sa raison.

Au moment de ma prise, je délivrai, en vertu d'une sommation au capitaine Laws, mon porte-feuille; j'y mis en bloc, sous une enveloppe générale, tous les écrits que je pris la précaution de sceller de mon cachet. Je chargeai mon militaire arrêteur de requérir, en mon nom, du général Haldimand, que l'ouverture juridique de ces papiers ne fût effectuée qu'en ma présence: ce gouverneur se lia, d'honneur solennel, de faire droit à une si juste requête et de respecter mon sceau en mon absence: mais il tin mal parole à cet honneur; car le porte-feuille fut ouvert de force dans les ténèbres, les agrafes brisées, le cachet rompu, les papiers visités et déchirés en partie et ce fut dans cet état de délabrement que le tout me fut relâché dans ma prison,3 sans recueillir d'autre fruit de ces procédés, incivils, illégaux et arbitraires, que la honte de l'incivilité, de l'illégalité et de la violence. Première information juridique, à mon honneur et à ma gloire.

Piquée d'avoir tristement échoué dans cette première tentative, la soif de la vengeance se reput des idées chimériques d'un plus heureux succès à Montréal. Des militaires de marque, tels que le brigadier général Maclean et le major Dunbar, beau-frère du juge Fraser, furent députés de compagnie avec deux commissaires de paix, Messieurs Mac Gill et Porteus, pour aller passer en revue tous les coins et les recoins de ma maison: toutes les portes de mes appartements s'ouvrirent à leurs fulminantes menaces; deux de mes bureaux, dont les clefs m'étaient restées dans les mains, furent forcés; des lectures les plus scrupuleuses et les plus sévères furent prises de l'universalité de mes papiers: on s'était promis de déterrer ces fameux prétendus originaux de mes supposées correspondances avec les Américains; mais il ne s'offrit à leurs plus minutieuses recherches, que des intelligences mercantiles, des monuments particuliers d'affaires domestiques, radicalement destitués de toute analogie avec la politique. La vérité se fit jour ici à travers la force des préjugés. Ces deux commissaires de paix ne figurèrent que pour la forme et ne furent que simples spectateurs; mais les militaires, étonnés et confus, confessèrent hautement que leurs découvertes n'avaient rien produit de ce qu'ils cherchaient: cette confession fut prononcé en présence de ma gouvernante, dont la déposition est aujourd'hui dans mes mains. Ce ne fut qu'après mon élargissement, que je fus mis au fait de ce nouvel acte d'inquisition, quand, mettant le pied dans ma maison, tous mes papiers s'offrirent à moi, dans un désordre et un renversement général, avec la soustraction de bien des contrats, obligations, notes promissoires et manuelles, dont je ne pourrai jamais recouvrer le paiement, par la perte des actes originaux qui en constataient le droit primitif. Seconde information juridique, à mon honneur et à ma gloire.

La voix de la renommée, qui enfle toujours ses rapports, surtout en fait de déclamations malignes et infamantes, avait publié que ma seigneurie de la rivière David était un magasin, regorgeant de munitions de bouche pour les Américains: 1 300 bœufs, un nombre égal de porcs, 30 000 minots de blé, en dépôt, n'y attendaient que le moment du départ, pour prendre à travers les forêts la route des colonies. Le capitaine Le Maître, aide-de-camp du général Haldimand, et M. Gray, commissaire de paix, furent chargés d'aller se saisir d'un si précieux butin, alors de grande ressource pour le Canada; ils visitèrent mes moulins, mes hangars, tous les lieux en un mot capables de receler une si belle capture: il ne se trouva pas un seul bœuf à moi dans toute l'étendue de mon domaine; ils n'y aperçurent qu'une ou deux ventrées de douze petits cochons, au service de mes gens; et ces 30 000 minots de blé se rabattirent à une centaine, qui était le produit des moutures dévolues au seigneur pour l'érection et l'usage de mes moulins. Frappés de cet échec, qui confondait si hautement les rapports de la calomnie, les commissaires prirent langue, et firent chez le capitaine de milice, de Maska, une enquête authentique auprès de mes tenanciers, qui, témoins oculaires et journaliers de mes déportements, se firent un devoir de reconnaissance de justice et de vérité, de payer le tribut de leurs hommages à ma personne, dont ils exaltèrent le désintéressement, la générosité, la probité, la fidélité, surtout, qui ne leur parla jamais en général, que le langage de cette fidélité, sans jamais entrer dans ces discussions politiques, qui sont hors de la sphère des paysans. Troisième information juridique, à mon honneur et à ma gloire.

Débouté de toute lueur d'espérance de jamais atteindre à quelque information défavorable pour moi, sur les lieux, ou vu de près, on devait me connaître; l'envie acharnée à me vouloir coupable se fit une misérable ressource d'en aller chercher et déterrer où j'étais à peine connu. Le jeune Dufort avait été arrêté comme il s'échappait de la province, cherchant, dans la fuite, le salut de sa liberté précaire et chancelante, sous une exécution légale, obtenue contre lui par un inexorable créancier: des militaires de la plus grande considération, ne crurent pas avilir leur caractère, que d'essayer de surprendre dans trois interrogatoires successifs, et d'extorquer des témoignages contre contre moi, par des questions captieuses, des assertions même frauduleuses, de ma prétendue exécution sur un gibet. Le prisonnier, plus ami du vrai que de sa liberté, et dédaignant de faire sa cour aux dépends de l'innocence, ne put jamais être amené, par tous les artifices, à me compromettre dans son évasion, dont il jura toujours que je ne pouvais avoir eu le moindre vent. Son père même, rendu à sa prison, vint se mettre de compagnie et sur les rangs, non pas pour suborner la probité de son fils, qu'il avait lui-même formée par ses leçons, mais pour l'inviter à ne rien receler des informations vraies qui pouvaient lui valoir sa liberté auprès du gouvernement; mais le prisonnier tint toujours ferme dans ses premiers allégués, qui m'absolvaient, en plein, de toute intelligence avec lui dans sa fuite. Il m'a depuis, en présence de témoins, fait délivrer son certificat par écrit, des divers interrogatoires qu'il a subis, des réponses uniformes qu'il confirma sur les serments les plus solennels et que j'ai déjà produits au grand jour dans mon mémoire4. Quatrième et dernière information juridique, à mon honneur et à ma gloire; je dis juridique: car pour les enquêtes secrètes, elle ont été multipliées à l'infini, et couronnées des mêmes succès; peu de portes en Canada, où on ne soit allé frapper, mais elles n'ont été ouvertes, que pour la justification de mon innocence.

Il y aurait en plus que de la fatalité ordinaire, plus que de l'aveuglement commun, si les rayons de lumière qui rejaillissaient de toute part, ne fussent pas venus porte le jour dans l'esprit du général Haldimand: son cœur sembla donc se ramollir et se radoucir. Il commença à ne plus parler de ma détention, que comme un de ces tristes événements, que le zèle qu'il devait à la cause de son souverain, c'est-à-dire la loi la plus stricte du devoir, avait pu seul arracher à la précaution de sa vigilance; il convint franchement que le résultat des plus sévères inquisitions, n'avait concouru, en aucune manière, à réaliser les premiers ombrages, fournis contre mon innocence au gouvernement; il ne balança plus même à confesser, que les premières démarches n'avaient été que les écarts de la surprise et de la méprise: j'ai sous la main des témoins et des dépositaires de ses sentiments, tous prêts à le mettre en contraste avec lui-même, et à le confondre, quand le manque d'honneur et de consistance l'amènera à se renier lui-même, en niant ses propres aveux; mais qu'a à faire ma cause de ces témoignages particuliers et secrets? Un évènement public et personnel l'a déjà décidée en ma faveur, dans toute l'Angleterre, en dernier ressort et sans appel, au tribunal de l'équité naturelle, précurseur infaillible du tribunal de l'équité civile.

Ce vertueux ami, qui m'honore par son amitié, autant qu'il illustre sa dignité de membre de la législature de la province, par cet assemblage de vertus sociales, qui le font les délices et l'ornement de ses concitoyens. M. Levesque, toujours aux aguets pour faire triompher mon innocence, par le recouvrement de ma liberté, sollicita cet élargissement, précisément à cette époque favorable où le feu de la persécution, abattu, avait ramené le calme dans les passions du général Haldimand. Mon sage négociateur renforça ses sollicitations usitées, par l'offre de se constituer lui-même ma caution, à la concurrence de quelque somme arbitraire, qu'il serait plu de statuer. Le gouverneur ouvrait alors son lever, lever mémorable par la reconnaissance authentique de mon innocence; émancipé par le moment, de la tutelle et de l'influence de ses perfides instigateurs, il sembla devenir ce qu'il devait être, c'est-à-dire un juge juste et humain; avec un air de satisfaction et de sérénité qui égayait visiblement sa contenance, il souscrivit galamment à la requête de mon digne ami, en ma faveur, en accompagnant cet acte de bienfaisance judicielle, de tous ces compliments obligeants, et propres à adoucir, à faire oublier même ses premières sévérités à mon égard.

Il appela sur le champ son aide-de-camp, M. le Maître, qu'il dépêcha en hâte, dans la compagnie de M. Levesque, vers le lieutenant-gouverneur, M. Cramahé, pour lui intimer l'ordre de dresser l'acte obligatoire, qui devait immédiatement précéder ma liberté; (car il est à propos d'observer ici, que toutes ces expéditions générales de justice militaire, ne furent jamais marquées que du sceau du despotisme militaire, et toujours signées de la main de Hector Théophile Cramahé, par ordre de son excellence, le gouverneur:) la justice civile n'y intervint jamais par ses agents, et elle n'y figura jamais par l'économie réfléchie de ses procédures. Le lieutenant-général accueillit cette nouvelle, avec un enthousiasme et une extase, qui éclatèrent en ces transports, naturels à un bon cœur en liberté d'agir et d'être lui-même: « En vérité j'en suis bien aise, car il était honteux de tenir un homme comme M. du Calvet en prison et sans savoir pourquoi; » mais il se trouvait malheureusement occupé et l'affaire fut remise au lendemain.

Ce jour arrivé, M. Levesque se rendit à point nommé chez M. Cramahé où de concert avec M. Dunn, personnage de marque dans la province, l'acte d'obligation fut dressé; ils passèrent delà dans l'appartement de M. Cramahé, pour le signer en sa présence, et le munir de toutes les formalités légales; mais quel fut leur étonnement, lorsque ce lieutenant-gouverneur leur signifia, qu'il n'était plus question de mon élargissement, parce que « la girouette avait tourné » et que sur ce changement de vent, il avait reçu un contre-ordre du gouverneur pour suspendre ma liberté! Il ne donna alors aucun éclaircissement sur ce mystérieux et étonnant changement, dont la pénétration ordinaire de M. Levesque saisit très-bien la cause par des conjectures; il en fut pleinement éclairci, le dimanche suivant, 10 décembre 1780, au château de St-Louis, par le gouverneur lui-même tenant son lever en grand Gala, et dans son plus brillant apparat. « M. du Calvet, » lui dit son excellence, en allant à lui au travers de la foule, « M. du Calvet a eu l'audace de m'adresser une lettre insolente; je lui apprendrai, si c'est de ce style qu'on écrit à un homme comme moi, et je lui ferai bien changer de note. »

M. Levesque lui répliqua, « j'ai lui la lettre et je n'aurais jamais imaginé qu'elle fut sur un ton à irriter et offenser votre excellence; après tout, il faudrait pardonner quelque irrégularité, à un homme qui voit son tombeau creusé graduellement tous les jours, sous ses pieds, par les horreurs d'une prison, et sa fortune tombant eu décadence et en ruines, et s'écroulant tout à fait chez lui par l'inattention et l'absence. » M. Panet, avocat français, depuis juge des plaidoyers communs, appuyant de son suffrage ce plaidoyer de l'humanité. Provoqué par des apologies mal-assorties à sa passion, l'impérieux général Haldimand exhala sa fureur par cette arrogante et insultante réplique, « je n'ai pas ici besoin de conseil et d'avis; à moi seul le droit de juger; et je procéderai comme il me plaira. » Je défie le despote le plus jaloux et le plus fier de s'arroger un langage plus audacieux et plus superbe: il appert5 donc ici, par ce récit attesté depuis par une lettre de M. Levesque6, et confirmé par le témoignage de M. Cramahé7, que j'ai été détenu prisonnier depuis le 6 décembre 1780, (jour assigné pour mon élargissement) jusqu'au second de mai 1783, non plus en vertu d'une correspondance supposée avec les ennemies de l'État, ni d'aucune pratique contre la prospérité de la province, mais à raison d'une lettre, que, dans les agonies d'une âme en proie aux plus cuisants chagrins, j'avais écrite d'un style que le gouverneur jugea peu respectueuse et trop libre.

Cette lettre, publiée avec tout le tissu de ses particularités dans mon mémoire (page 116,) ne pourrait être insérée ici sans excéder les bornes resserrés que prescrit la nature d'une épître; mais au jugement de tout Londres, elle n'est, dans son ensemble, que l'expression de la douleur, aigrie à la vérité par les sensations les plus cuisantes, mais conduite dans ses accents par la politesse et mollifiée par la modération. En voici le trait le plus véhément, qui seul a pu rallumer contre moi tout le feu et les volcans de la passion du général Haldimand: « D'après ces principes, je dirai par représentation à M. le général Haldimand et à M. Crahamé, que s'ils n'ont pas projeté et juré ma destruction, et celle de ma famille, ils auront égard à la représentation que je vais leur faire, et ils ne me feront pas plus longtemps souffrir dans ma prison, ... l'une des plus dures prisons où je suis malade. »

Si tous les rois de la Terre, assemblée dans le Concile œcuménique, avaient (sans voie juridique, et sans assignation de corps de délit) décerné contre ma personne l'horrible nuée de châtiments, que m'a infligés de sa seule autorité, et de son unique mouvement, le haut et puissant général Haldimand, je n'aurais pas cru violer le respect dû à leurs universelles majestés, que de déférer des plaintes si modestes, à leurs tribunaux réunis. Ces monarques, faits pour le trône, et préparés par la nature et l'éducation pour y siéger, au nom de la justice et de l'humanité, pour la direction et le bonheur de toutes les sociétés nationales, auraient trouvé, dans leur destination officielle et publique, des excuses, des apologies même, pour une si légitime complainte. Le général Haldimand n'est que représentant de roi, de représentation bien éloignée; et encore n'est-ce que par intrusion, de passage, et par l'entremise de l'aveugle faveur. Cet homme, parvenu de hasard et contre nature, n'a pu recevoir, en naissant, que l'âme vulgaire d'un particulier, qui n'était pas né pour la grandeur; il n'a point appris, sous les leçons précoces de l'instruction, l'art d'être roi même par image et en peinture. Dans les délires de l'amour-propre ébloui, il s'est figuré, que sa dignité de gouverneur élevait la personne d'Haldimand, au-dessus des individus de la nature humaine, qu'il était délégué pour gouverner. Dans ses rêveries, il a cru sa grandeur personnelle outragée par les représentations d'un individu, qui devait disparaître et se taire devant un homme comme lui; et sur ces extravagantes prétentions, il s'est vengé à l'égal, au-delà même des rois. Mais je vais plus loin.

Je suppose que cette malheureuse lettre (je ne la qualifie de ce nom, qu'à raison des malheurs qu'elle a accumulés sur ma tête) eut réellement passé les bornes de la déférence due à un gouverneur, et fut allée jusqu'à outrager effectivement sa personne: mais la personne d'un gouverneur n'est pas l'État; on peut abhorrer de tout son cœur la première, et aimer tendrement le second: une insulte faite à l'une, n'est donc pas un crime de haute-trahison contre l'autre; ce n'est qu'un délit particulier, qui ressortit des lois civiles. La majesté des rois ne les met pas souvent à l'abri des écrits audacieux et insolents; mais ils rougiraient de se faire eux-mêmes juges et parties dans leur cause: c'est à leur Cours de judicature qu'il s'en remettent de leur vengeance, et c'est à elles à qui je devais être livré pour prononcer sur le délit de ma lettre. De quoi s'est avisé le général Haldimand de travestir en crime de lèse-majesté, une offense qui ne pouvait être tout au plus que de lèse-individualité, et de punir un prétendu offenseur particulier en criminel réel d'État? Pourquoi m'enchaîner, durant le long cours de deux ans et demi, dans une prison au nom de l'État, qui n'avait rien à démêler dans l'insulte supposée? Qu'il prépare, qu'il forge dans les ateliers ténébreux de sa fougueuse et vindicative imagination, pour ces questions, une solution claire et nette que la judicature d'Angleterre doit réclamer pour sa justification! Je l'en défie.

Mais sur quelles lois s'est-il fondé pour s'ériger ainsi en vengeur absolu dans sa propre cause? Est-ce sur les lois de France? Mais nul gouverneur des colonies françaises, qui osa venger par une captivité de deux ans et demi un disrespect contre sa personne, sans l'interposition de la judicature de la colonie, à qui, dans vingt-quatre heures, il doit rendre compte de toutes les voies de fait dont il pourrait s'aviser: s'il venait à s'arroger une autorité, dont la constitution de l'État ne l'investit pas, le parlement de Paris, qui est le parlement d'adjudication pour les colonies, prendrait fait et cause en main en faveur de l'opprimé contre l'usurpateur; il le sommerait jusqu'au milieu de sa garde de comparaître à la cour, ou en personne ou en procureur, pour y rendre compte de sa tyrannique administration. Dans ces occasions d'éclat, la sage politique de la Cour de Versailles ne favorise jamais ces despotes délégués, que trop enclins à mésuser de leurs pouvoirs; et elle croirait imprimer une tache ineffaçable à la gloire de sa justice, que de ne pas donner les mains à une sommation faite au nom de la félicité d'un corps du peuple, attaquée dans le lointain et gémissante sous les coups actuels de la tyrannie8.

Par le bill de Québec, l'Angleterre est engagée, de constitution, à nous reproduire, dans la province, l'image tout-à-fait ressemblante de la jurisprudence de France. Où est donc ce tribunal, représentatif du parlement de Paris, sauvegarde d'office et surveillant général du bonheur des Canadiens, préposé pour tenir en réserve les dernières foudres judicielles en leur faveur, contre le pouvoir exécutif, qui s'aviserait de vouloir établir chez eux le règne des brigandages arbitraires du despotisme? Eh, quoi! le bill de Québec ne nous aurait-il donc transmis qu'une judicature française, tronquée, mutilée et dépouillée de la seule ressource qui peut la mettre dans toute sa vigueur, et assurer sa fidèle exertion dans une colonie? c'est-à-dire que ce misérable bill nous aurait dévoués (garrottés, pieds et poings liés) à la discrétion de tout gouverneur, à qui il plaîra de nous écraser! Le gouverneur Haldimand avait donc raison, quand en plein lever, pour donner du relief à sa personne et à sa dignité, il érigeait sa volonté en règle seule de sa conduite, et en loi unique de la province!

« Mais », dit Puffendorf, « quand une législation nationale, loin de protéger formellement, par sa teneur, les peuples, conspire dans son essence, par une tendance immédiate et directe, à les fouler et les tyranniser, dès-lors elle cesse d'être loi, qui par sa nature doit être subordonnée au bonheur public; alors l'anarchie succède de droit éminent et positif; les sujets rentrent dans l'ordre de la nature, où il n'est plus de souverain, de législature, de ministre, et de gouverneur: replacés dans cette égalité universelle, qui était née avec eux, ils deviennent alors, individuellement, leurs seuls juges et leurs propres vengeurs. » Avant de soustraire le général Haldimand à la juridiction des lois, et d'imiter si mal, par cette soustraction, l'équité de la Cour de Versailles, que le gouvernement, en vertu du bill de Québec, doit nous représenter fidèlement, comme le dernier complément de la jurisprudence française sur les colonies, que le ministère pèse la triste révolution qui doit en être le premier fruit.

Mais la tyrannie du général Haldimand, dans mon emprisonnement s'étendit dans sa latitude subséquente à des transgressions encore plus atroces que la violation des lois françaises: j'offris, en faveur de mon élargissement, non-seulement la caution de mes amis, mais la séquestration de tous mes biens, que je soumettais à l'administration du gouvernement pour gages de ma fidélité: rejeté dans cette offre, j'en appelai au lois de la province; je me réclamai de la juridiction de mon souverain, pour être transporté en Angleterre, et y porter ma tête sur un échafaud si j'avais été un traître: enfin par la plus authentique sommation, je requis mon jugement dans la judicature de la nation. Mais le despote suprême, M. Haldimand, foula aux pieds toutes ces réclamations juridiques, et ces appels nationaux, contre la teneur de la capitulation de Montréal de septembre 1760, contre la bonne foi jurée au Traité de Fontainebleau le 10 de février 1763, contre la proclamation de notre souverain en octobre 1763. Tous ces actes nationaux nous annonçaient, sous l'appareil le plus solennel, la jouissance des prérogatives des citoyens naturels: et où est en Angleterre le gouverneur, qui osât priver un seul moment de sa liberté, un sujet dont il se constituerait de sa propre autorité le juge, sans l'intervention des tribunaux civils?

Mais la prévarication éclate sous un jour bien plus odieux, plus insolent, contre les instructions transmises en 1778 avec la commission au gouverneur Haldimand, par le ministre et secrétaire d'État d'alors, milord George Germaine: ces documents royaux lui enjoignaient de proclamer dans la colonie, l'acte de l'habeas corpus, qui, le 6 du mois d'avril dernier, n'y était pas encore remis en vigueur, du moins, à en juger par les lettres particulières qui nous y annoncent la continuation du despotisme. Ces règles d'administration publique, émanées immédiatement du trône, interdisaient à ce gouverneur, même dans ces temps de trouble, le pouvoir d'emprisonner un sujet sans l'avis et l'approbation du Conseil législatif; dans l'espace de trois mois, une proclamation et un jugement devaient justifier, aux yeux de la province, la détention provisionnellement ordonnée du coupable. Où est la bonne foi que méritent les traités? Qu'est devenu ce respect dû au souverain, surtout quand il veille au salut de ses peuples? L'Angleterre est donc ici insultée dans ses plus respectables têtes, et déshonorée dans ses plus beaux titres, sa vertu. C'est à elle à venger en chef cet outrage; pour moi, je ne suis que le second dans l'offense.

Après des attentats si hardis contre les autorités les plus sacrés, on doit s'attendre à tout de la part d'un général Haldimand; cette étude à entasser sur ma tête, de choix si ingénieux, tant de douleurs dans ma captivité, ne surprend plus: il était naturel à une tyrannie échappée et sans bride, de conspirer à ma destruction: si elle sembla s'arrêter dans sa course, suspendre les derniers coups d'éclat et révoquer son arrêt, les plus diaboliques vues furent l'âme de cette espèce de révocation. Le chemin de la fuite fut toujours ouvert à mon choix; c'était à coups redoublés d'oppressions que mes ennemis visaient à me forcer de m'y résoudre, à l'exemple de tant d'autres compagnons infortunés de mes disgrâces. Mon évasion aurait ratifié et confirmé les premiers soupçons de ma perfidie prétendue envers mon souverain; j'aurais emporté avec moi toute l'infamie réelle de ma supposée haute trahison; je n'aurais donc plus été, au tribunal public, qu'un fugitif flétri et déshonoré; la confiscation de mes biens aurait été le prix de cette flétrissure: enrichis de mes dépouilles, mes ennemis, qui étaient mes juges, auraient joui du doux spectacle de me voir errer d'asile en asile, sous les livrées de l'indigence en rebut à toute la terre, en horreur à tous les honnêtes gens, et surtout dans l'impuissance de leur jamais demander, avec succès, compte de mes malheurs; leur triomphe aurait été complet: mais une mince pénétration, et surtout les intérêts de mon honneur, me firent lire d'avance dans les cœurs, où se tramaient de si abominables complots; je me soumis donc à ma triste destinée, qui se serait accrue d'horreurs, que d'essayer à la finir par les voies que m'aplanissaient la malice et l'artifice. Par cette ferme résolution, malgré la soustraction de plus de 20 000 liv. st. à ma fortune, mes domaines et mes autres immeubles ont échappé à leurs entières usurpations; peut-être seront-ils des fonds suffisants pour faire pleurer, un jour, ces barbares qui se sont fait un jeu si cruel de rire de mes désastres.

Cependant, au plus fort de mes malheurs, l'amitié vint, par ses épanchements affectifs, adoucir la sévérité de mon sort; M. Levesque soutint constamment le caractère généreux de mon bienfaiteur et de mon patron à Québec et jusques sous les yeux du despotisme, qui, quoiqu'ennemi de ses vertus, n'osa jamais lui faire un crime et le punir de me servir. M. Dumas St-Martin, en liberté de donner enfin l'essor à ses sentiments, devint, par succession de temps, le père de mon fils, qui encore, sous les livrées de l'enfance, délaissé sous la tutelle de domestiques indolents et stupides, étalait sur sa personne le spectacle hideux de la nudité et de l'indigence et portait sur sa face émaciée, l'image peinte de la fin précoce qui le menaçait. M. du Chesnay (nom respectable, que je ne prononce ici qu'avec admiration) me délia sa bourse pour arrêter la vente de mes biens, que la perte de mes procès allait rendre inévitable: il accompagna ce service de ces manières obligeantes, de cette délicatesse prévenante, qui en amplifièrent le mérite au centuple; il m'obligea avec toute la noblesse d'un gentilhomme qu'il est, et qu'il mérite bien d'être, en venant me mettre la somme dans les mains, jusques dans ma prison même; il me reste d'un si noble procédé une dette de reconnaissance, que la durée de mon existence ne suffira jamais pour payer dans son entier.

Des amis rassemblés ranimèrent par des écrits9 touchants et par leurs pathétiques exhortations, mon courage, qui, abattu sous le poids de la calamité, était presque expirant et sur le point de se rendre. Une société des plus respectables citoyens m'offrit, après mon élargissement, une souscription de 2000 guinées, pour m'aider à me relever de mes disgrâces, par le ministère des lois; mais je ne serai jamais à charge à mes amis, que quand l'indispensable nécessité m'en aura dicté l'irrévocable loi: il me reste encore une petite fortune; j'hypothéquerai, j'aliénerai, je sacrifierai tout, pour arracher, au nom de mon honneur, de la justice nationale et judicielle d'Angleterre, une réparation que les titres les plus sacrés réclament pour moi.

Si j'échouais dans la poursuite d'un si noble dessein, eh bien! Messieurs, je ne balancerais pas alors de vous léguer solennellement mon fils; il était né pour une assez brillante fortune; mais malgré les défaites de son malheureux père, je suis sûr que dans votre humanité, votre générosité, et la noblesse de vos sentiments, il trouverait parmi vous plus d'un vrai père. Pour moi, je ne suis pas d'un caractère à mettre un si grand prix à une vie, qu'un flétrissure, quoique toute de présomption et d'injustice, empoisonnerait de ses amertumes: à mon âge, d'ailleurs, on doit avoir appris, au moins, à fini avec fermeté et avec courage.

La connivence de Londres semble me présager le besoin futur de ces derniers sentiments: ici le despotisme ne marche pas, comme à Québec, tête levée; mais il domine furieusement dans les ténèbres, et il se démène terriblement, pour se mettre un jour à l'aise et en liberté. À mon arrivée dans cette capitale, c'était le Lord North, qui, comme secrétaire d'État, présidait à l'administration de l'Amérique: sa seigneurie a la réputation d'être née à l'ombre des pavots de Morphée. La renommée, avec ses cents voix, n'en a souvent pas une pour la vérité; mais ici elle en est l'écho: malgré les efforts bruyants de mes visites, de mes écrits, et des sollicitations vives de mes protecteurs et de mes amis, je ne pus réussir à éveiller un seul moment sa seigneurie. Ce seigneur est aujourd'hui en disgrâce, et sans avoir à répondre qu'à lui-même de sa léthargie naturelle ou acquise: eh bien! il peut aujourd'hui reposer à l'aise, si cependant la voix de la justice, qu'il a si mal servie dans ma personne, ne vient pas troubler son repos.

Le ministère présent jouit, au tribunal du gros de la nation, de la gloire de la popularité; il m'a donné au moins quelques signes de vigilance et de vie, car il a parlé. Vous avez lu ses déclarations, ou plutôt ses variations. Je vous laisse à pressentir ce que semble préparer, et à vous et à moi, ce langage de la dissonance et de volatilité. Il n'est pas cependant hors de la sphère de la possibilité, d'éclairer sa politique, d'alarmer son patriotisme, et d'exciter l'une par l'autre, pour faire taire et calmer des soupirs, qui, quoique partant de loin, peuvent devenir bien funestes à tout l'État. Puisse l'astre heureux de l'Angleterre et du Canada, réunis, amener cet évènement, et supprimer, dans ses causes fatales, une nouvelle révolution, qui se couve et s'avance à pas bien rapides et précipités; car je viens maintenant à vous; et c'est ici pour moi la partie la plus intéressante de cette lettre: mes intérêts, il est vrai, me sont chers; c'est la nature elle-même, qui est la mère de cette tendresse; mais le patriotisme, cette vertu, ou plutôt cet assemblage de vertus plus fortes quelquefois que la nature, dans les grandes âmes, a marqué dans mon cœur une place de distinction pour les vôtres. Tels sont les sentiments qui ont guidé jusqu'ici mes démarches, et réuni mes efforts. Si jamais je pouvais réclamer quelque part dans la gloire de finir les calamités qui écrasent notre pauvre colonie, votre bonheur seul me consolerait de toutes mes disgrâces. C'est animé de ce motif, que, la plainte à la bouche, je fais mon entrée dans l'investigation de la situation présente de la province de Québec.

Qu'il est triste d'être vaincu, s'il n'en coûtait que le sang qui arrose les champs de bataille! À la vérité, la plaie serait bien profonde, bien douloureuse; elle saignerait pour bien des années; après tout, la révolution des temps la fermerait, la consoliderait à la fin: mais être condamné à sentir la continuité de la main d'un vainqueur, qui s'appesantit sur nous; mais être esclaves à perpétuité, sous l'empire d'un souverain qui est le père constitutionnel du peuple le plus libre qui soit dans l'univers; oh, pour le coup c'en est trop! serait-ce que notre lâcheté à disputer la victoire, en nous dégradant dans l'esprit de nos conquérants, aurait mérité la survivance de leur colère et de leur mépris? Mais ce furent nos généraux, en discordance avec eux-mêmes, qui se firent battre; mais nous, nous prîmes leur revanche, et nous lavâmes, l'année d'après, la honte de leur discordes, sur le même champ de bataille que nous marquâmes, à leur tour, par la défaite de ces ennemis qui les avaient défaits. Québec, il est vrai, ne retomba pas sous notre puissance par ce succès incomplet de nos armes; mais c'est qu'il faut du canon pour abattre les murailles d'une ville de guerre; et la prise antécédente de nos arsenaux, nous les avait arrachés d'avance des mains; et nous ne nous rendîmes dans la suite, qu'environnés de trois armées, et quand il ne nous restait plus assez de poudre pour fournir à une action d'une demi-heure: une telle reddition est le dernier période de la gloire, pour un peuple conquis. Le général, notre conquérant,10 vit encore au milieu de Londres; il peut rendre témoignage à ces circonstances glorieuses, que je cite ici autant pour son honneur que pour le nôtre; car la bravoure d'un ennemi fait la gloire de son vainqueur. Mais n'est-ce pas ternir tout le lustre d'une victoire, que de flétrir par l'esclavage les braves qui l'ont perdue? Qu'il apprenne donc à ses maîtres les titres que nous avons pour être respectés; il se le doit à lui-même, autant qu'à nous; car la province qu'il a soumise à l'empire britannique, n'a été, depuis l'époque de sa soumission jusqu'à ce jour, qu'une province d'infortunés et d'esclaves.

À l'époque de la cession, irrévocablement signée à Fontainbleau, la colonie, en vertu d'une proclamation, fue associée, de théorie royale, au corps des colonies sujettes de l'Angleterre; mais le pouvoir exécutif à Québec n'associa pas de pratique ses enfants à la jouissance des prérogatives des citoyens. La porte aux dignités publiques de leur patrie, leur fut pour la plupart constitutionnellement fermée; la nation, conquérante, par les mains de ses individus nationaux, envahit de volée et d'emblée presque toutes les places du pays conquis; c'est-à-dire, que par cette usurpation les Canadiens furent déclarés étrangers, intrus, esclaves civils, dans leur propre pays; c'est-à-dire, qu'on les assujettit à leur mise des impôts et des taxes de l'État, mais sans le titre primitif et fondamental, en vertu de qui seul, un État peut être autorisé, par le droit social, à imposer de pareilles obligations. Le code original des sociétés et des droits des nations à la main, nous analyserons bientôt la nature de cette excommunication civile, qui, de fait, n'est qu'une tyrannie positive, sur laquelle l'Angleterre, en corps, à commencer par le sénat et ses ministères, s'est étrangement aveuglée de théorie, et égarée de pratique.

Vers la fin de 1762, les sauvages de Missillimakinac, lassés de deux années de voisinage avec les Anglais, s'affranchirent à la sauvage de l'incommodité; c'est-à-dire, qu'ils coupèrent, sans façon, la gorge à toute la garnison, dont le commandant ne sauva sa chevelure et sa vie, que par l'humaine interposition d'un gentilhomme canadien11, qui lui avait fait plus d'une fois pressentir l'exécution; car c'est-là le sort que la judicature indienne adjuge, de volée, dans ses tribunaux, aux usures, aux fraudes, aux déprédations, aux brigandages. Une politique instruite et juste dictait, de commencer par extirper les causes, par la suppression d'un tyrannique monopole, avant de courir à la vengeance des effets, par le châtiment: mais en appelant sur le champ à son épée, le général Gage crut devoir au sang versé de ses compatriotes, de faire marcher un gros corps de troupes, à travers trois cents lieues, fermées de rochers, de forêts, de marres, de rapides, de cataractes, de précipices, de coupe-gorges, en un mot, où une poignée de sauvages en embuscade pouvait égorger à plaisir une armée toute entière.

Chaque colonie fut taxée à sa mise proportionnelle de soldats. Les Canadiens avaient été, pour le grand nombre, élevés parmi ces peuples, compagnons de leur jeunesse, leurs amis de tous les temps, et même leurs parents, par le mélange de sang: il était de la dernière atrocité, de les mettre aux prises avec de si chers ennemis; pour s'inscrire avec légitimité contre leur enrôlement, ils pouvaient tous d'ailleurs se réclamer des dix huit mois, qui, à l'époque de cette expédition, venaient de leur être assignés à Fontainebleau, pour décider et arranger leur transmigration en France. Mais le général en chef prononça différemment. Montréal et les Trois-Rivières (encore alors sous des gouvernements particuliers) rejetèrent hautement de souscrire à cette décision. À Québec, le général Murray, l'ami, le protecteur et le père du peuple, n'eut que la peine de lui notifier ses inclinations; les Canadiens, de leur propre mouvement, volèrent par bandes sous les drapeaux de Sa Majesté, et formèrent une brigade de 600 hommes, la plus leste, la plus brave, en un mot la fleur et l'élite de toute l'armée provinciale.

Les généraux commencèrent par dégrader ces généreux volontaires en serviteurs, et ne laquais, de tout le corps militaire, dont, en bêtes de somme, ils étaient chargés de voiturer sur les épaules les bagages dans les portages, de préparer les diverses cuisines, et d'effectuer à force de bras le transport en canots, sur la route. Un déluge de pluies, dégorgeant des nuages qui règnent dans ces climats assez fréquemment, nécessita l'armée à camper dans une île, sous des tentes. L'inondation présageait une submersion générale: l'épée sur la gorge, on forçait ces malheureux Canadiens d'ériger des digues, et creuser des tranchées, au péril imminent de leur destruction; tans que que les soldats anglais, assis tranquillement sous leurs asiles militaires, en spectateurs oisifs et insensibles, contemplaient avec un souris insultant le spectacle de ces pauvres nouveaux sujets, dont on sacrifiait la sûreté à celle de l'armée anglaise, dont la conservation était sans doute d'une nature bien éminemment supérieure. Enfin le contre-ordre de l'expédition, de la part du général en chef (qui heureusement se ravisait) atteignit l'armée à-peu-près à la mi-chemin: les Canadiens furent congédiés; mais avec des vêtements tout déchirés par le mauvais temps, sans poudre, sans munitions de bouche, sans canots même, pour regagner leur patrie éloignée, que la plupart ne revirent qu'après avoir longtemps erré dans le labyrinthe des forêts, et encore par les soins bienfaisants de ces mêmes barbares (c'est le nom dont l'Europe qualifie les sauvages, nom qu'elle mériterait peut-être à plus juste titre qu'eux) que ces malheureux Canadiens étaient allés combattre, par l'ordre inhumain de leurs nouveaux maîtres. Justice, humanité, reconnaissance de conquérants! voies de nouvelle invention pour se concilier les cœurs de nouveaux sujets! Le journal du capitaine Robert, qui était de cette expédition, et réside actuellement à Londres, fourmille de traits encore bien plus noirs; mais je jette un voile sur toutes ces horreurs que l'Angleterre, au moins pour sa gloire, aurait bien dû venger, indépendamment des égards que méritaient les représentations du général Murray; mais la protection décidée dont ce digne militaire honorait ouvertement les Canadiens, lui valut la perte de son gouvernement. Silence sur tout le reste.

En 1764, en vertu de la stipulation de la législature, l'établissement civil assujettit le Canada à la juridiction des lois anglaises, que ses enfants ignoraient en substance, et qui leur furent administrées dans un langage qu'ils entendaient encore moins; aussi la province de Québec se vit-elle tout à coup en proie à une inondation de gens de loi, de la dernière classe, détachés et lâchés, ce semble, pour envahir arbitrairement les fortunes, et y dévorer à plaisir la substance des habitants. Ces sangsues publiques érigeaient périodiquement, avant l'ouverture des séances, les porches de la cour, en marché public, où les raisons pour et contre, à produire ou à taire à la barre de la judicature, étaient mises à l'enchère, et le prix convenu payé de la main, sans que les pauvres payeurs pussent s'assurer, par eux-mêmes, de l'exécution d'un contrat qui leur coûtait si cher. Le juge en chef, que le gouvernement d'Angleterre était allé déterrer et choisir dans les prisons de Londres, (sans doute, pour donner aux nouveaux sujets une idée de sa justice et de sa vertu, par l'échantillon) et intrus magistrat, dis-je, se mit de la partie et sur les rangs, pour partager ces dépouilles. Ses malversations furent poussées à de si criants excès, que le général Murray, par honneur pour sa nation, fut forcé de le casser de la charge par une sentence juridique, et de l'interdire pour jamais de toute fonction de plaidoirie, dans toute l'étendue de la colonie. Peut-être que la droiture et la bienveillance de mes lecteurs feront grâce au trait suivant d'érudition, qui semble si bien assorti et nuancé à la condamnation originelle des horreurs que je déplore ici.

L'orateur romain (titre le moins précieux de sa gloire, et qui serait bien plus pertinemment qualifié, le grand homme d'État de la République romaine) l'illustre Tullius Cicéron, dans une12 de ses épîtres (qui vaut dix de ses plus belles harangues) s'étudiait à former, pour une glorieuse administration, son frère Quintus, prêteur d'une des îles d'Asie. « Vous êtes parti », dit-il, « avec un assez bon fond de connaissance de la langue grecque; à la faveur de l'application la plus réfléchie, faites-vous un devoir d'en devenir un si habile maître, qu'on ne vous distingue plus, dans vos discours, des naturels du pays; c'est l'honneur de la patrie qui vous en dicte la loi; Rome est liée par sa gloire de faire aimer et chérir tendrement son gouvernement; le titre d'étranger (attesté à chaque articulation, quand, assis sur vos tribunaux, vous administrez la justice, et exercez le plus noble emploi de l'humanité, celui de juger les hommes) ne serait pas une qualité bien préparatoire à vous concilier les cœurs des sujets, en faveur des oracles que prononcerait votre bouche; croyez-moi, cher ami, il est douloureux à tout un peuple de s'entendre à chaque instant rappeler le souvenir amer d'avoir été vaincu. » Quelle finesse de tact, quelle délicatesse de sentiment dans cet illustre précepteur! Tous les écrivains de nos jours semblent s'être concertés en concile œcuménique de littérature, pour placer l'Angleterre en parallèle éternel vis-à-vis la République romaine; et la préséance est toujours adjugée à la première: je signe de grand cœur au jugement; mais pourquoi faut-il que Canada n'ait jamais eu à se louer des tendres exertions de la générosité, la noblesse, la bienfaisance, l'humanité, la douceur, l'impartialité de l'administration, qui dans ses conquêtes illustraient la République de Rome, sous les beaux jours de sa gloire et de sa vertu?

Avant l'ère de la conquête, le Canada dans son étendue excédait la grandeur de l'Europe; il se trouva tout à coup raccourci dans une sphère bien circonscrite, par une ligne de démarcation tirée en 1763 dans le cabinet de St-James, qui le dépouillait par ce rétrécissement de toutes les branches de commerce, de toutes les sources de richesses qu'elle répartissait libéralement à ses dépends sur toutes les colonies anglaises adjacentes. L'Angleterre a été dans la suite bien punie13 de sa partialité libérale. Les Canadiens ne s'aveuglèrent, ne se méprirent pas sur les vues anticipées d'un dénombrement si captieux dans sa politique; ils pénétrèrent très-bien que le gouvernement anglais ne visait d'avance, qu'à faire de tous ses colons un vil troupeau de laboureurs et d'indigents, qu'on pourrait gourmander en toute sûreté avec un sceptre de fer, et conduire à bride en esclaves: mais ils n'étaient environnés alors que de voisins, qui s'agrandissant de leurs dépouilles, étaient autorisés et invités par l'intérêt à les seconder; où trouver donc des amis, pour donner du poids à leurs humbles remontrances? Ces circonstances locales sont aujourd'hui furieusement altérées! Quoi qu'il en soit, les Canadiens soupirèrent-ils du moins bien amèrement dès-lors d'avoir été vaincus, et de ne s'être pas ensevelis tous vivants sous les ruines de leur patrie.

Enfin, dans l'année 1774, la scène de la politique administratrice du Canada changea de décoration totale; le bill de Québec vint prononcer, par l'organe de la législature, non pas la sentence fulminante, (le Parlement d'Angleterre est incapable, du moins intentionnellement, d'asservir) mais l'installation réelle, quoique non méditée, de l'asservissement de la province. Il est étonnant que la nature de cette législation, j'entends sa propriété ou son impropriété, ait été jusqu'à ce jour un ministère impénétrable à toute l'Angleterre; c'est-à-dire à ses plus respectables têtes, à ses plus grands politiques, et à ses plus savants hommes d'État. Les uns canonisent le bill de Québec, et l'exaltent jusqu'aux nues, comme le plus beau chef-d'œuvre de la politique qui soit jamais émané de la sagesse du Sénat britannique; tandis que les autres le foudroient, d'anathème, comme un monstre enfanté dans les ateliers du despotisme, pour la vexation complète de ses sujets: le singulier est, que ces juges en contraste entre eux, pour autoriser leurs jugements respectivement contradictoires, se réclament des jugements même des Canadiens, à qui ils approprient, de prétention, leur approbation ou leur condamnation respectives; l'illusion ne peut être dissipée que par une voix canadienne, qui, organe de toutes les autres, s'explique clairement sur les sensations agréables ou douloureuses qu'a élevées dans les esprits, la législation actuellement sur le tapis; cette voix canadienne, parlant d'après les cœurs qui l'animent, et qui ne peuvent s'égarer dans ce qu'ils sentent, ne peut être suspectée dans ses rapports.

Le bill de Québec réinstalle dans la province les lois françaises; il faut d'abord préfacer, que les législateurs ne se sont énoncés ici qu'en oracles obscurs, dont l'obscurité suffirait en théorie jurisconsulte pour priver de fait leur législation du sceau de la validité, et de la sanction de l'autorité nationale; car nous apprennent les docteurs de la loi, l'obscurité d'une loi décide de sa nullité (lex obscura, lex nulla); et en effet ce terme de lois françaises est ambigu et équivoque, qui n'offre à l'esprit que des idées vagues, indéterminées et indéfinies; il peut signifier ou les lois fondamentales, c'est-à-dire la constitution du gouvernement de France, ou seulement les lois civiles, c'est-à-dire la jurisprudence française; et c'est cette double signification, qui, mal saisie, a été la source primitive des calamités qui ont inondé et inondent encore tous les jours la province de Québec.

Dans cette institution nouvelle pour un domaine britannique, le Parlement n'a pu être animé d'aucune autre intention, que de nous replacer sous l'empire de la jurisprudence primitive, qui nous avait gouvernés sous la domination de nos premiers souverains, parce qu'il sait très bien, que son autorité législative ne s'étend pas au delà de cette restauration: cette jurisprudence, sans doute plus assortie aux notions précoces, dont nous avons été imbus par l'éducation, plus analogue aux titres primitifs de nos propriétés, et conséquemment mieux ajustée à leur conservation légale, enfin intimant de plus, une loi, au moins de convenance, de n'être administrée, que dans le langage naturel que nous tenons de l'enfance; envisagé sous ces traits, dis-je, le bill de Québec est en effet le plus beau chef-d'œuvre de politique, dont la sage condescendance de la législature ait pu gratifier nos besoins et nos goûts; ce bill nous a ouvert l'entrée des dignités publiques avec une réserve, il est vrai, bien partiale14 et de nationalité: n'importe; cette concession a été les prémices de notre naturalisation civile: à ce titre, le bill mérite le tribut de nos hommages et de notre reconnaissance, et nos cœurs ont bien su le lui payer: ce bill nous aurait élevés jusqu'au pinacle de la félicité nationale, si le pouvoir exécutif, ou de l'Angleterre ou de Québec, nous avait retracé dans la province une image parfaite, et nuancée de tous ses traits naturels de la jurisprudence française, mais sous l'administration éminente, sous les auspices et à l'ombre, toujours préservées, de la constitution d'Angleterre, que le parlement, par les limites constitutionnelles, prescrites à ses pouvoirs, ne pouvait pas nous enlever, et beaucoup moins y substituer une constitution étrangère, surtout mal entendue et mal conçue.

En effet, le Parlement d'Angleterre n'est pas le propriétaire, l'arbitre, le souverain de la constitution; il n'en est que le défenseur et le gardien: cette constitution est l'apanage inaliénable du peuple; mais le Canada constitue aujourd'hui une assez grande portion de l'empire britannique pour que ses enfants puissent réclamer, à titre, une part commune dans cet héritage national: et d'ailleurs, si 120 000 âmes sujettes de l'Angleterre, pouvaient, dans l'éloignement, être législativement privées de la constitution, quelques millions de plus devraient bien trembler pour elles dans cette île. De plus, notre naturalisation, notre incorporation nationale à l'Angleterre, a été proclamée solennellement par le rescrit royale de 1763: cette affiliation n'était, ni dans le souverain, ni dans le parlement, une concession de faveur, de pure condescendance, et de seule libéralité; non, c'est un état national et civil, qui, par les lois des nations et le droit des gens, est dévolu aux peuples conquis; tout doit céder à ces titres, fondés sur la nature des sociétés, dont je développerai bientôt les principes, sous leur plus brillant appareil. Il serait donc hors de la puissance parlementaire de nous arracher justement, de violence législative, à la constitution d'un empire, dont notre patrie fait une considérable annexe; ce ne furent jamais là ses vues dans le bill de Québec; beaucoup moins visait-il à nous asservir à une constitution si monstrueusement despotique, qu'elle n'existe dans aucun pays civilisé, et beaucoup moins dans celui d'où on a prétendu la tirer.

En effet la constitution de France, dont on a cru s'appuyer, n'est point une constitution toute dictée par le despotisme, et toute calculée pour lui, comme la censure nous la dépeint tous les jours, par les mains malhabiles de l'ignorance ou de la passion; elle est assortie d'un code de lois très-sages, très-humaines et toutes propres à faire fleurir et aimer un gouvernement. Une nation gouvernée par un système de lois dont le souverain jure à son sacre l'observation, n'est pas esclave; et un souverain qui s'avoue solennellement, le redevable de ces lois, n'est pas un despote: mais ce ne sont pas là les idées en Angleterre, où on se figure la France, comme royaume, où la volonté du monarque est l'unique loi de l'État; aussi au nom des lois françaises, réinstallées dans la colonie, en vertu du bill de Québec, s'est-on cru autorisé d'y ériger un despotisme, armé de tous les pouvoirs, qui en théorie étaient propres à le rendre formidable et tyrannique, et à l'inviter à l'être. En effet la puissance d'un gouverneur de Québec dévore, engloutit toute autre puissance dans le pays; il est universellement maître souverain de tout; à titre de généralissime des forces de Sa Majesté, il dispose en arbitre du militaire: par la dépendance sous qui rampent tous les membres du corps législatif, qu'il crée ou dépose à son choix, ils ne peuvent être que l'écho de ses ordres, s'ils ne veulent être sur le champ dégradés et cassés; le voilà constitué le seul législateur de la province.

Par le rétablissement des corps de milice, dont il nomme tous les officiers, il tient à la gêne et sous le joug les paroisses, qu'il accable de charges et de corvées au gré des ses caprices: enfin, en qualité de grand chancelier, président né de toutes les cours de judicatures, dont il place et déplace à son gré les juges, confirme ou casse par voie de fait les arrêts, c'est lui et lui seul qui en personne, ou par ses substituts, rend les oracles de la justice, selon qu'il plaît à ses passions de les dicter: pour comble de suprématie universellement despotique, sa personne est élevée au-dessus des lois; elle cite tout à son tribunal, tandis qu'elle n'est comptable ni de ses jugements, ni de ses déportements à personne. Un appel à la justice d'Angleterre, n'est qu'une belle théorie pour masquer d'avance les plus vilaines pratiques de l'avenir; c'est une politique de montre, pour faire plus à coup sûr, dupe tout un peuple innocent et crédule. Cet appel n'est que nominal et abusif; en effet la modicité de l'opulence en Canada, arrache radicalement des mains cette ressource d'ailleurs frivole; et s'il y restait encore quelque fortune, viendrait-elle s'épuiser graduellement, se consumer à petit feu et sans fruit à Londres, où le despotisme éloigné ne compte autour du trône, que des fauteurs, des palliateurs du moins, qui veillent à son impunité, par la connivence, qui l'invitent à s'émanciper et s'agrandir dans ses efforts par leur protection, et à se reproduire dans sa tyrannie par le triomphe que tout s'empresse de lui préparer. Mon exemple est ici de démonstration, et va désormais faire loi dans la province. Au moins osé-je défier ici l'œil le plus inquisitif, de déterrer dans les colonies française, un tel monstre de puissance, détaché pour les opprimer. Quel contraste! La France, cette prétendue patrie du despotisme, ne délègue vers ses colons qu'une autorité raisonnable pour les gouverner au moins en hommes; et l'Angleterre, cet empire de la liberté, ne déchaîne contre ses sujets éloignés, qu'une tyrannie gigantesque, armée de pied en cap, pour frapper à coups redoublés; et les assommer en brutes sans sentiments et sans âmes. Eh, de quoi s'avisent ces despotes français de rendre leurs colons heureux; vive la liberté qui n'en fait que des esclaves! Ici c'est le général Haldimand, au moins, qui parle.

Ici la satisfaction publique s'attend à la manifestation de faits éclatants, capables de justifier, de pratique, la véhémence de mes inculpations de théorie. Cette attente est de sagesse d'esprit, et d'équité de cœur: c'est à la satisfaire que j'ai consacré d'avance le long cours de ma captivité: je n'en ai pas consumé les moments à des spéculations vagues, d'une philosophie infructueuse et d'idée, ni à des rêves non digérés d'une vengeance mal combinée; non, mes yeux tous ouverts, je veillai à l'administration du général Haldimand; et mon journal a recueilli et compilé des matériaux suffisants pour former deux volumes in quarto de 600 pages chaque. Par quadruplicata, j'avais soin de dépêcher aux secrétaires d'État, par lambeaux, les évènements aux moments de leur avènement; car je savais que l'histoire des tyrans n'est jamais courte, si non par la durée de leur règne, (casualité selon le génie des peuples) du moins par la reproduction toujours renaissante de leurs tyrannies: et pour le triomphe de l'information, je ne devais no embrouiller les matières par leur multitude, ni surcharger en bloc de lectures des hommes d'État, qui n'ont que peu de moments pour chaque objet. En attendant la publication de cette curieuse compilation, voici quelques traits frappants, qui, quoique offerts en miniature, peignent le général Haldimand dans toute la longueur de sa stature administratice.

L'histoire isolée de mon emprisonnement affecte, sans doute, remue, attendrit les bons cœurs, mais les gouvernements ne se piquent pas de tendresse; et dans nos jours inhumains, la première qualité d'un ministre, constitue dans une insensibilité radicale; et, à les juger tous dans la généralité par les faits, on les prendrait pour des êtres dépouillés ( en vertu de la nature de leurs offices) de toute entraille, et qui font gloire de cesser d'être hommes; mais l'histoire de la captivité de tout un peuple, ou mis par bandes réellement à la chaîne, ou sujet de caprices, à être enchaîné en corps, alarme, doit du moins alarmer l'administration d'un pays, parce qu'une calamité, une oppression générale, est le symptôme naturel et ordinaire d'une révolution qui s'approche. Voilà l'horrible situation sous laquelle a gémi, et gémit encore la province de Québec: je pouvais y compter par centaines15, les compagnons de mes fers, tirés des classes les plus respectables des citoyens. Les inquisitions d'Espagne et de Portugal, au plus fort de l'exertion de leur fanatisme monacal, ne peuplèrent jamais leurs cachots infernaux avec plus de rapidité, que l'inquisition d'État établie à Québec, dans les derniers troubles, n'y emplissait les prisons militaires, de captifs. Le nom de Bostoniens, articulé même sur le ton de l'indifférence; que dis-je? le seul soupçon de ne pas abhorrer ce nom, constituait un crime d'État, qui décidait de la perte de la liberté des citoyens. On les enlevait par douzaine et plus à la fois, du sein de leurs familles, sans respecter les larmes d'un père, d'une mère, d'une épouse, des enfants, dévoués aux horreurs de l'indigence, par la privation de leurs soutiens et de leurs chefs: le Canceaux regorgea bientôt de la multitude de ces victimes; cette foule condamnée à une mauvaise nourriture, et à la malpropreté, produisit bientôt l'infection; l'infection engendra la contagion, qui aurait bientôt gagné Québec, sans la sage précaution de faire descendre le vaisseau jusqu'à l'Île d'Orléans.

Au milieu de ces horreurs, pour en amplifier ce semble les ravages, l'économie inhumaine du général Haldimand vint raccourcir les rations aux prisonniers. Le maître du navire, se souvenant qu'il était homme, crut devoir détacher tous les jours un captif, pour aller dans l'Île, mendier, au nom des infortunes de ses collègues, quelques secours pour le soulagement commun; bientôt ces malheureux n'étalèrent plus, sur leurs faces et leurs personnes, que le spectacle de la nudité, de la langueur, de la famine, et de leur dissolution prochaine. En vain, dans leur désespoir, cette troupe d'infortunés prisonniers, frappa-t-elle par une supplique commune, à la porte du gouverneur, et réclama-t-elle la justice du gouvernement: non; une trentaine expira dans les agonies, mille fois reproduites du plus affreux dénuement.

Un gros corps de prisonniers, d'un